V2V TRIP

Du vignoble du Jurançon aux vignobles de la Californie, traversée d'un océan en cargo et d'un continent en vélo. From Jurançon vineyard to Napa Valley vineyard, through the Atlantic ocean by cargo ship and from New York to San Francisco by bicycle.

De Jurançon (2) : Le blog

Un témoignage

Vous vous souvenez peut-être de Charles, le cycliste rencontré à Great Bend. Quand je lui ai parlé du blog, il s'est demandé comment je pouvais tenir ce journal électronique. Trois ans auparavant, il avait accepté d'écrire au jour le jour pour un quotidien le récit d'un voyage en vélo. Il a envoyé les deux premiers "papiers" avant de donner sa démission en ces termes: "gardez votre argent mais ne comptez plus sur moi; je veux voyager tranquille".

L'idée de départ

A l'origine, il est prévu de se servir de l'Internet pour donner quelques nouvelles à la famille au cas où les relations téléphoniques seraient compliquées. De Seattle, Mark Taylor a informé que le réseau des libraries était équipé en informatique. Du simple message au carnet de voyage électronique, le pas est vite sauté. Le cercle des destinataires s'agrandit. "Pourrais-tu mettre en place un lien avec un espace photos afin de ne pas pénaliser ceux qui n'ont pas l'ADSL?. Éric ouvre l'espace, crée le lien, installe Google Earth Map. Une présentation du voyage s'impose. Ce sera un abécédaire. Le carnet d'adresses rentre en fonction.

Je m'arrêterai tous les 8/10 jours pour donner quelques nouvelles si la route est intéressante.

Le voyage en cargo

Je découvre le voyage en cargo, et c'est passionnant. Il faut raconter. A bord, l'accès au blog n'est pas possible mais je peux envoyer des courriels à Éric qui assure la mise en page. Sur le bateau, j'ai le temps d'écrire et j'enchaîne les messages: Partir c'est ne pas rester, semi-conducteur (20 avril), Master et commanders (21 avril), Valencia (22 avril), La Pâque (23 avril), The strait (24 avril), Grandes découvertes (25 avril), Transatlantique (30 avril). Sans m'en rendre compte, je me piège en donnant un style et en installant un rythme que le voyage en vélo ne me permettra pas de soutenir. Mais damned où sont les photos? demande déjà Hélène Depret. Je commence à être redevable d'informations vis-à-vis du cercle d'amis et de connaissances.

A la ”library” de Lewisburg

A New York, je regarde avec Arlene les photos sur un écran d'ordinateur pour la première fois. C'est tard dans la soirée du deuxième jour, trop tard pour procéder à un envoi sans maîtriser parfaitement la technique. Je choisis de me reposer au lieu de faire suivre. Ce manquement va me rester dans la tête presque une semaine, jusqu'au moment où je décide de m'arrêter pour me remettre à jour.

Le 11 mai, le mauvais temps menace et les prévisions météos sont mauvaises. Je n'ai que six jours de route à mon actif mais j'ai besoin de me reposer. Je décide de profiter de l'occasion et stoppe à la mi-journée à Lewisburg. A la sortie du restaurant un Amish d'origine hollandaise m'indique oralement où se trouve la library. Confiant, je m'y rends en vélo. J'ai mal compris les explications, je me perds. Je reviens au point de départ, réserve un motel que j'avais repéré, me fais expliquer la localisation de la bibliothèque pour la deuxième fois. Je repars, tourne encore pas mal avant de trouver le bâtiment. En fait, il est situé beaucoup plus loin que ne le laissaient entendre les explications. Mais j'ai du mal à me faire aux histoires de blocks pour désigner le nombre de rues. Et puis, pour les gens, qui font tout en voiture, ce n'est jamais très éloigné. Pour moi, l'échelle est différente.

A la library, je suis bien accueilli et m'installe pour la première fois devant un computer public. Surprise, le clavier n'est pas un azerty. De plus, il n'y a pas d'accents. Autodidacte en traitement de texte et novice en matière de carnet de voyage "électronique, je ne retrouve que difficilement la procédure d'ouverture du blog, d'autant plus que tout est en Américain. J'arrive quand même à écrire un premier message (la trilogie New-yorkaise).

Pour l'envoi des photos à Éric, je me heurte à plusieurs écueils: je ne connais pas par cœur l'adresse gmail et je dois la rechercher au fin fond de mon pocket multimedia center Archos. Quand je la trouve, j'écris gemail, avec le e en plus; forcément ça ne fonctionne pas. Cette recherche m'a obligé à débrancher l'appareil qui était prêt pour l'envoi des photos. Pour cela, j'avais dû trouver une prise de courant ordinaire en plus de la prise USB. Le constructeur indique en effet de ne pas utiliser le matériel sur sa batterie pendant la connexion à un ordinateur. Je ne peux pas prendre le moindre risque avec l'Archos. Tous les soirs, j'y transfère les photos du jour. C'est la mémoire du voyage. Un seul incident et je perds tout. Autant dire que j'ai et j'aurai pour lui toutes les attentions.

Revenons à l'envoi des photos. Au premier essai, je joins une dizaine de photos. Trop lourd, dit le programme au bout d'un long moment. Je réduis. Ça ne passe toujours pas. je descends à l'unité. Cette fois, c'est bon. Mais si je dois tout envoyer comme ça, j'en aurai pour des heures. Finalement, je découvre que les photos arrivent à partir par paire dans un délai raisonnable. Mais la connexion est quand même très lente.

La sélection des photos me pose un problème. Je ne sais pas qu'au lieu de la liste je peux afficher les thumbnails”. Je ne le découvrirai que plus tard, par hasard. Pour ce premier envoi, je débranche l'Archos, fais défiler les photos sur son écran, établis une liste et travaille ensuite à partir de la liste.

Tous ces problèmes m'occupent toute l'après-midi, et je suis loin d'avoir terminé. Heureusement, il fait dehors un temps exécrable. Je reviens au motel à la nuit et sous la pluie. J'ai près de deux miles à parcourir. Estimant que j'ai encore une journée de travail pour me mettre à jour, je décide de sacrifier une journée complète le lendemain. J'annonce donc à la gérante que je resterai une nuit de plus. Je dîne tard et me couche très tard à cause de la lessive et de la toilette.

Le lendemain, le soleil brille mais je m'enferme à nouveau toute la journée pour envoyer d'autres photos et écrire un deuxième message (On the road).

Analyse

Si je vous ai raconté les débuts du blog c'est que toute la suite a découlé de ce démarrage; Si je vous ai narré en détail mon premier contact avec une library c'est parce que tous les problèmes que j'y ai rencontrés portaient en germe les difficultés auxquelles je me suis heurté par la suite.

  1. Conserver un style

Après avoir rédigé les messages envoyés du cargo, il m'était difficile de passer sur la route au style télégraphique ou impersonnel. j'ai donc choisi de vous raconter de vraies histoires. Mais j'ai un petit problème avec l'écriture: je suis très lent. J'écris trois phrases pour n'en garder qu'une. Je tourne et retourne les mots pour essayer de les mettre en équilibre et faire croire au jaillissement fluide du récit.

Pris par les horaires d'ouverture des libraries, je me suis fait violence pour passer outre cette manie afin d'assurer la rédaction des messages dans les délais. Il n'empêche! Écrire prend du temps: un peu de réflexion pour organiser l'histoire, des ratureschaque fois que l'écriture même malhabile précise la pensée et que la pensée décide de modifier l'écriture, quelques corrections aussi pour ne pas rendre un torchon. J'ai dû le plus souvent rédiger sans notes, sans plans, sans brouillons. J'ai composé avec un contexte chaque fois différent (distraction), un environnement plus ou moins silencieux (concentration difficile), un matériel auquel je n'étais pas habitué (manque d'habileté), parfois à peine descendu de vélo (fatigue).

Pour pallier ces inconvénients, j'ai repris plusieurs fois un subterfuge qui m'avait bien réussi sur le Hudson: la citation. La citation présente deux avantages. D'une part elle joue le rôle de démarreur quand on se trouve confronté au vide de la page blanche. D'autre part elle est au récit banal ce que l'assaisonnement est à une recette de cuisine, elle relève le goût. Pour un plumitif de vacances, ce n'est pas négligeable.

J'ai eu aussi recours à une autre astuce. Une large partie de mes pensées étant accaparée par le blog, je me suis mis très vite à préparer mentalement les messages sur le vélo. Il m'est même arrivé de griffonner quelques notes sur un bout de papier pour mémoriser une intro, une tournure, un plan lors d'un arrêt ravitaillement”. De ce fait, quand je m'asseyais devant le clavier, j'avais déjà une infrastructure dans la tête.

Cependant, j'ai eu beaucoup de choses à raconter! Sans le recul, comment sabrer dans l'actualité pour faire plus court? Je n'ai pas pu choisir et je n'ai pas su condenser. Il en a découlé des messages longs, quelquefois très longs. Ça vous a donné de la lecture, ça a occupé beaucoup de mon temps libre”. J'ai toujours profité au maximum des heures d'ouverture des bibliothèques et fréquemment joué le rôle du dernier client. Trois fois, je suis sorti à la nuit et j'ai été contraint de revenir au motel, très loin, tous feux rouges clignotants.

  1. Les difficultés matérielles

Elles sont de deux ordres et je vais simplement les énumérer, conscient d'en oublier

  • Trouver un ordinateur

Généralement ce fut dans les libraries, quelquefois dans les motels, deux fois dans un cybercafé, deux fois dans un magasin de vente de matériel informatique.

J'ai passé beaucoup de temps et fait des miles supplémentaires pour trouver les bibliothèques. Fréquemment, j'ai mal compris les indications des autochtones.

Il est généralement arrivé que les librariessoient en centre-ville et les motels en périphérie ou vice-versa. Une fois le motel réservé, j'ai donc parcouru de longues distances en vélo, parfois 6 ou 8 miles aller-retour… avec des côtes, pour m'y rendre. Ça m'a pris pas mal de temps. (Ces miles ne sont pas comptés dans les statistiques du précédent message).

Les libraries sont ouvertes souvent très tard (parfois 20H ou 21H), quelquefois même le dimanche. Mais plus je suis allé vers l'ouest, plus les horaires m'ont joué de vilains tours (fermeture à 17H). Aussi, pour amorcer des messages ou envoyer quelques photos, sautant sans transition du guidon au clavier, j'ai fréquemment fait passer le blog avant la douche et je me suis retrouvé tard dans la soirée ayant tout à faire. Arriver au comptoir d'une bibliothèque décoiffé et transpirant avait un avantage: donner du crédit à mes explications sur le voyage et le blog. Du coup, on m'a parfois facilité la tâche, plus dans la moitié est.

L'accès aux ordinateurs est gratuit. J'ai payé une fois (Great Bend).

Il est accordé au guess(invité). on m'a refusé l'utilisation à San Francisco.

Dans l'est, je n'ai pas eu de contraintes de temps d'utilisation. Dans l'ouest, à partir disons du Colorado, le temps a souvent été limité à une heure ou même moins. L'arrêt automatique m'a joué deux fois un sale tour: J'ai tout perdu. Après, je me suis méfié et j'ai sauvegardé paragraphe par paragraphe (perte de temps mais sécurité).

Dans les motels, je ne pouvais utiliser l'engin que pendant quelques minutes pour ne pas priver les autres clients. Parfois, la direction avait prévu le partage en n'autorisant qu'un quota de minutes par client. Entre 17H et 20H, ça bouchonnait devant l'écran! Là aussi, j'ai mis au point une autre tactique. J'attendais 21H30 ou 22H, l'heure où tout le monde se met au lit, pour commencer à écrire. Une fois, j'ai terminé à 1H du matin.

Dans les cybercafés et les magasins, les gens ont été très sympas. Ils ne m'ont fait payer que symboliquement, quelquefois rien du tout.

  • Les mauvais tours de la technique

- Impossibilité d'accéder au blog (Navajo Reservation).

- Bugs dans les polices de caractères.

- Connexion lente, voire très lente.

- Absence de logiciel de photos.

- Impossibilité de visionner les photos sous forme de thumbnails

- Transmission de photos interdite par la direction de la bibliothèque et donc bloquée.

- Coupures automatiques (perte de plusieurs heures de travail).

- Maintenance impromptue de Blogger (même perte).

- Matériel obsolète (pas de USB plug).

- Prises de courant intégrées dans les boiseries et inatteignables.

- …

Le blog et le voyage
  1. Le blog a pesé sur le voyage

J'enverrai quelques nouvelles tous les huit/dix jours. Vous comprenez maintenant que nous avons été très loin de ce petit à côté, ce petit plus envisagé au départ. D'ailleurs, en y réfléchissant, plusieurs d'entre vous ont été surpris de la longueur des messages et de leur nature. Par exemple, Jean-Pierre (le papa du filleul d'Isabelle) m'a dit: pour un type très fatigué, je me suis étonné que tu n'aies pas fait plus de fautes d'orthographe”. Vous comprenez maintenant tout ce qu'il y avait en amont.

Très fatigué, je l'ai été, à cause de la route mais aussi à cause du blog. Je suis trop souvent rentré très tard au motel, ayant à me doucher, faire la lessive, dîner, trier et transférer les photos du jour, etc, etc. Fréquemment, je me suis couché entre 23H et 24H, alors que j'étais réveillé presque tous les jours à 5H. Je le dis franchement: j'ai manqué de temps de récupération et de temps de sommeil.

  1. Le blog a modifié le voyage

Je vais plus loin: ce voyage n'aurait pas été le même sans l'obligation de le raconter au fur et à mesure.

- J'ai souvent passé des après-midi ou des soirées entières à écrire au lieu de visiter les villes étapes. J'ai donc perdu une partie de la découverte des USA que j'avais à portée. Heureusement, beaucoup de villes petites et moyennes n'ont pour un Européen qu'un intérêt limité. Mais j'aurais pu par exemple visiter quelques petits musées locaux, où me balader dans certains centre-villes, ce que je n'ai pas fait.

- J'ai organisé le découpage des étapes ,les demi-étapes, les journées de repos en fonction des contraintes du blog. J'ai fini par choisir les motels en fonction de leur proximité ou de l'éloignement des bibliothèques.

- Très vite, sur la route et à l'étape, mon comportement a changé et je me suis quelquefois comporté plus comme un reporter qui a un papier à produire que comme un voyageur qui se contente de vivre les évènements. C'est dire que le blog était aussi en permanence dans ma tête, au même titre que d'autres obligations importantes du voyage en vélo ou du voyage tout court. ”Boosté par vos messages, il a souvent pris le dessus.

Conclusion

Si c'était à refaire?

Si c'était à refaire, je referais ex-ac-te-ment la même chose.

Malgré la fatigue accumulée, malgré tout le temps de vivre le voyage dont j'ai été privé, malgré le souci permanent d'envoyer textes et photos, je referais le même voyage.

Un témoignage. Mon ami et collègue commerçant Pierre Osmin m'a cité le cas d'un garçon de sa connaissance qui a fait la traversée des Pyrénées, montées à pied et descentes en parapente, qui a vécu une aventure magnifique, qui a vu des paysages superbes, mais… qui a été déçu de ne partager son plaisir avec quiconque.

Au terme de mon voyage, je ne sais pas ce qu'est le sentiment de déception. J'ai dit dans un post en réponse à Alain que le maître mot de mon voyage était espace”. J'en ajoute aujourd'hui un second: partage.

Grâce au blog, j'ai réalisé l'incroyable: faire partager. Vous avez vécu presque en temps réel, à mes côtés, les difficultés et les plaisirs, le terne et le grandiose. Et dans l'autre sens, grâce à vous, j'ai persisté quand j'étais au bord de l'abandon, j'ai choisi des routes difficiles mais superbes, j'ai pris le temps de m'arrêter pour rencontrer des personnalités magnifiques. Vous avez été le compagnon de voyage idéal, celui qui donne toujours le bon conseil, celui qui est d'accord pour tout, qui ne crée pas un danger sur la route, qui n'éloigne pas des gens, qui encourage et motive, celui qui partage la joie. Vos commentaires, vos e-mails, vos lettres m'ont porté.

Le blog a transcendé le voyage.

Ce n'est pas vous qui m'êtes redevables, c'est moi qui vous dois, beaucoup, grâce au blog.

Merci.

Accessoirement, sur un plan très personnel, j'ai vécu une expérience d'écriture tout à fait nouvelle. J'ai aussi fait d'énorme progrès en matière d'habileté dans le maniement des ordinateurs. Je peux vous dire que dans les dernières semaines je jugeais d'un seul coup d'œil ce que j'allais pouvoir tirer d'une machine.

J'ai un autre merci à adresser à destination de mon fils Éric, qui a donné au blog une autre dimension en installant espace photos et Google Earth map, qui a passé beaucoup de temps à la mise en page des clichés et à l'installation des balises, qui a solutionné les problèmes techniques par exemple lorsque les messages disparaissaient de l'index sans raison où lorsque l'hypertext avait des ratés, bref qui lui aussi, pour soutenir le rythme, s'est couché souvent très tard.

L'individuel a engendré une amicale communauté, une communauté qui s'est élargie progressivement jusqu'à comprendre des membres inconnus.

Je ne peux que reprendre la conclusion d'un de mes messages:

le blog, c'est génial!

2 Comments:

Anonymous béarnais au vent said...

Cher Bernard,
Ces détails sur le blog, ses recettes et ses contraintes, me touchent beaucoup (plus que les chiffres alors que ceux-ci sont frappants bien sûr). D'un quasi-boulet aux pieds, tu as fait un cordon aérien, à haut débit, indifférent à l'effort du jour et au gymkhana pour le mettre en oeuvre. Cette lecture dévorante nous a transmis plus que de l'information. Et que dire des photos que tu t'es astreint à prendre et à joindre aux nouvelles. Chapeau (de cow-boy) et merci ! Tonton Didier

4:10 PM  
Anonymous Pierre said...

Cher Bernard je suis admiratif devant cet exploit!! C'est beau de réaliser son rêve.J'ai éprouvé quelques sensations en faisant des randonnées en montagne. Il m'est arrivé de connaitre l'extase des panoramas malgré la fatigue intense.

Pierre de lons

7:33 PM  

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