V2V TRIP

Du vignoble du Jurançon aux vignobles de la Californie, traversée d'un océan en cargo et d'un continent en vélo. From Jurançon vineyard to Napa Valley vineyard, through the Atlantic ocean by cargo ship and from New York to San Francisco by bicycle.

From Bowling Green (Missouri)

May 29th

Ce 29 mai à 14H20, l'équipage Red Dog-Bernard a touché la rive orientale de la Mississipi River (je mets Red Dog en premier parce qu'il avait une roue d'avance sur moi).

Memorial Day pour les Américains, jour mémorable pour moi puisque après 1370 miles parcourus depuis le départ de Upper West Side (soit environ 2200km), j'ai traversé le fleuve qu'on appelle "The gateway to the West", le portail de l'ouest.

C'en est donc fini du Midwest, de ses "open fields" (champs ouverts) et de ses fermes blanches et proprettes, de ses routes plates et de ses longues lignes droites. Le paysage a brusquement changé pour devenir après le fleuve boisé et pentu. J'ai eu 12 miles de montée ininterrompue depuis LOUISIANA, côté ouest du Mississipi, jusqu'a BOWLING GREEN où je fais étape.

Pour se faire regretter, l'Illinois m'a offert une matinée de rêve sur la "old Highway 36" (ancienne route 36): ciel uniformément bleu, température agréable, brise de sud, chaussée parfaite, route libre de toute circulation (ils devaient tous dormir en ce jour férié), légers vallonnements et courbes harmonieuses histoire d'éloigner la monotonie, paysage plus varié avec quelques passages dans des espaces boisés, vieilles voitures fleuries sur le bord des routes, bannières du Memorial Day flottant au vent des squares, parfum des arbres en fleurs, écureuils gambadant sur le macadam et chœurs des chants d'oiseaux. A l'abord de l'Illinois River, j'ai traversé des zones humides et marécageuses avec d'autres parfums, d'autres cris.

L'après-midi a été plus difficile: une température qui est montée jusqu'à 104F (je ne sais pas combien ça fait, mais 95F = 35°), davantage de circulation sur une route plus fréquentée avec le retour de ce long week-end, et un relief plus exigeant.

Rien à voir avec ce que seront les Rocheuses (et là je réponds à l'ami Jean-Luc) mais pour ce voyage, de la préparation jusqu'à la réalisation, j'ai choisi le parti de prendre les difficultés une par une. Ce n'est pas la même chose de se dire: "ouh la la, 6500km, je n'y arriverai jamais" et "tiens, demain j'ai 90 km à parcourir en 9H".

Et les km s'ajoutant aux km, les miles aux miles, on arrive au bord de ce fleuve qui vous ouvre la porte de l'Ouest.

So far, so good.

From Jacksonville (Illinois)

May 28th – 6.25pm (18H25)

De mieux en mieux: un ordinateur en libre accès au motel!
Juste quelques mots pour ne pas vous lasser.

Erreurs et corrections

D'abord, j'ai commis une grosse erreur hier concernant l'angle du vent. Il fallait lire 90 et non 45 degrés: la fatigue gagne du terrain!
J'ai repris le texte et l'ai rectifié. Du coup, j'ai aussi rectifié ce que je voulais dire sur le film "sur la route de Madison", que par manque de temps j'avais du bâcler.

Vos comments

En ce qui concerne vos messages, ils me font tous énormément de plaisir. Je ne peux pas répondre individuellement mais celles et ceux que je n'évoque pas ne me sont pas moins chers que les autres. Je pensais ce matin sur le vélo que ce voyage permettait de renouer des liens avec des adresses ensommeillées (n'est-ce pas Jean-Claude, j'espère que Simone et toute la famille vont bien) et en créait d'autres avec des inconnus. Dans ce domaine, je réponds à Gilles-Laurent pour lui dire que je suis très sensible à l'intérêt qu'il me porte et pour l'assurer que les photos vont venir; elles ont été envoyées.

L'espace photo, que nous avons voulu séparé du blog pour ne pas pénaliser ceux qui n'ont pas l'ADSL, a été conçu et réalisé par mon fils Éric; c'est lui qui le gère et le met en page et je crois que je vais lui devoir encore plus pour tout le magnifique travail qu'il fait. Mais il a de lourdes activités professionnelles. Merci en tous cas, Gilles-Laurent, pour le lien avec la bibliothécaire de COSHOCTON. Celui-là, il fallait le trouver. Il faudra que vous me donniez la recette.

J'ai perdu un message, d'un ami cyclotouriste qui était avec moi au congrès de Vichy. Pourrais-tu me le renvoyer et, par la même, me donner des nouvelles de Jean-Pierre Méliande: est-il déjà parti pour son deuxième tour de France randonneur? Merci.

Drivers (les conducteurs)

Les témoignages humains sont fragiles (je ne sais plus qui a dit: "tout homme est un préjugé, tout homme est un parti pris", mais je trouve ça très vrai). Dans la mesure où ce blog porte témoignage du ressenti global face aux us d'une société différente de la nôtre, j'ai peur d'avoir un peu chargé les automobilistes américains. Je voudrais donc rajouter que, dans la matinée d'hier, j'ai été salué dix fois de la main par des conducteurs qui m'ont croisé. Très curieusement, tous dont une femme, étaient des conducteurs de pick up. Dont acte.

66 road

Ce matin, j'ai failli rencontrer l'Histoire. J'étais en train de penser: un jour ou l'autre, je vais croiser la route 66 (qui reliait Chicago à Los Angeles). Au sommet de la côte suivante, le premier panneau routier que j'aperçois: Historic 66 road! Il y avait une flèche à droite, mais pas l'indication de distance. Au lieu d'aller voir un bout de mauvaise chaussée, j'ai préféré économiser quelques forces (je roulais contre le vent).

Sportif, voyageur, ou les deux?

Dans les coups de fil à la famille, j'ai des questions sur le timing de la traversée, les distances parcourues, etc. Je tiens les statistiques à jour, mais ça ne me paraît pas très important pour les autres. C'est pourquoi je m'en tiens à l'aspect "voyage", plus qu'au côté sportif. Sarah, ma prof d'Anglais, me voyait comme un sportif, je lui avais répliqué que je me considérais d'avantage comme un voyageur, découvreur de terres connues. Au total, je crois qu'elle avait raison. C'est quand même sportif, et j'ai pris des mesures pour mettre pédale douce sinon je n'arriverai pas au bout. J'ai un peu ralenti, pour ne pas arriver au milieu du continent en trente jours. Sachez cependant que, sur ces terrains faciles du Midwest, je parcours sans problème les 60 miles (environ 100km) dans la demi-journée, ce qui me laisse du temps à l'étape pour profiter, assurer l'intendance et... me reposer. Comprenez qu'un voyage de ce type c'est, hormis les heures de sommeil, 100% de temps où l'esprit est en permanence en éveil (c'est d'ailleurs ce qui en fait le côté passionnant).


A propos de Sarah, vous pouvez avoir confiance au "mètre" de couturière en inches que vous m'avez prêté pour mesurer les roues et étalonner le compteur avant de partir: je tombe pile sur les distances indiquées par cartes et panneaux routiers, ce qui donne de la valeur aux statistiques que je produirai peut-être un jour, mais alors tout à fait en annexes...


So far, so good.

From Taylorville (Illinois)

May 27th

4.03pm (23H23 en France)

Une journée très bien commencée m'incite à pousser mon avantage jusqu'à vous envoyer un nouveau message (raisons ci-dessous).

Amil

Je parle d'une bonne journée parce que:
1- réveillé à 5H30, je peux joindre Hélène à 6H, le décalage horaire ne laissant plus beaucoup de possibilités.
2- j'ai pour objectif TAYLORVILLE mais avec une inquiétude: le grand week-end qui se prépare ici ("Memorial day", lundi 29, l'équivalent de notre 11 novembre) a bourré les motels. Pour la première fois, hier soir, j'ai voulu réserver l'étape. Le monsieur qui me répond me dit que c'est complet, je lui explique mon voyage (toujours discuter pour garder prise sur les évènements au lieu de les subir). Finalement, mon interlocuteur m'a demandé de le rappeler demain c'est-à-dire ce matin. Je ne rappelle pas et choisis une autre option: voir sur place. Mais pas question de ne pas avancer, je prends le risque.
3- 90 degrés d'angle ce n'est pas beaucoup, mais quand il s'agit du vent qui est passé dans la nuit de sud-ouest à sud-est c'est énorme: j'ai le vent dans le dos et ça change tout. Hier je roulais à 8 miles/H, aujourd'hui je démarre à 13 ou 14 sans forcer.
4- Je m'arrête dans une station service pour acheter de l'eau en bouteille, l'eau du robinet ayant un goût horrible, j'y trouve une carte du Missouri que je cherche depuis cinq jours pour préparer la suite du voyage.
5- Chaussées excellentes, pas de circulation, route directe, vent dans le dos, j'avale les 61 miles (98km) en... 4H55 à 12,5 de moyenne.
6- Arrivé au motel, je reconnais à la voix le monsieur qui m'a répondu. Je me présente. Lui aussi. C'est un Indien (de l'Inde), il se dit Indien-Américain. Il s'appelle Amil. Vu ma situation, non seulement il m'a réservé une chambre mais comme elle était "fumeur" il y fait fonctionner un purificateur d'air. En plus de ça, au lieu de 80$, prix exceptionnel pour ce week-end (et c'est vrai, j'ai vu un client payer), il me fait la chambre à 50$, m'indique un très bon restaurant des familles où je me refais une santé, me donne un plan de la ville avec l'emplacement de la bibliothèque et appelle celle-ci au téléphone pour savoir l'heure de fermeture. Je le remercie pour son extrême amabilité. Il me répond que Dieu voit tous les gestes que nous faisons. Je suis KO debout...

Merci Didier


Finalement, les questions les plus basiques sont les plus déroutantes. Qu'est-ce qu'on fait sur le vélo? Je me l'étais demandé juste avant de voir ta question, mais n'avais pas apporté de réponse précise. Tu m'as obligé à formuler. Alors c'est vrai qu'il y a trois éléments:
1- Le pilotage. Le vélo est un véhicule inséré dans le trafic, j'en ai déjà dit beaucoup là-dessus.
2- L'observation. Paysage, habitat, êtres humains, animaux, curiosités. Par exemple, quand un petit oiseau vient se positionner au-dessus de toi en sifflant et avance à ton rythme pendant plusieurs centaines de mètres, ça t'occupe un moment.
3- Le cheminement de la pensée. Là, c'est le plus intéressant. Je suis très sensible aux images et aux symboles ( voir "route de l'Ouest" dans la présentation du voyage). Par exemple ce matin, peu occupé par la route, j'ai beaucoup pensé a un film de Clint Eastwood que j'ai évoqué hier: "sur la route de Madison". Pourquoi? L'action de ce film se déroule dans le nord de l'Illinois. Un photographe du "National Geographic" vient y faire un reportage sur les ponts couverts de l'Illinois (ce sont des ponts en bois, fermés sur les côtés avec charpente et toiture). En cherchant sa route, il y rencontre une fermière d'origine italienne, dont mari et enfants se sont absentés trois jours. La femme mène une vie banale avec un homme qui l'aime gentiment. Avec le photographe, elle va rencontrer l'amour, le vrai, le fort. Pourtant, au contraire de ce que lui demande le photographe, partir avec lui avant que la famille revienne, la femme va rester fidèle à son mari. Dans sa vieillesse, elle recevra un jour un colis contenant tout le matériel de photo que son amant lui a légué avant de mourir. On peut donc penser que lui aussi est resté fidèle à celle qu'il n'a connue que trois jours.


Ce film est magnifique, il est fait de dialogues simples mais très forts, par exemple quand le photographe dit à la fermière qui se considère comme peu de chose par rapport à un homme qui court la planète: "Vous n'êtes pas une femme ordinaire, vous êtes tout sauf une femme ordinaire". Il est fait aussi de gestes superbes. A un moment, la femme est au téléphone et l'homme assis près de la table de la cuisine devant elle; tout en parlant, elle pose sa main sur le col de chemise du photographe, premier geste de la liaison amoureuse.

Ce magnifique élan de tendresse qui vaut beaucoup de discours n'est pas sans rappeler un geste quasiment identique dans "smoke", le film qui a pour cadre Brooklyn, le quartier de New York où un vendeur de cigares, photographe amateur celui-là, prend chaque matin à la même heure une photo de son magasin de l'autre côté de la rue, puis fait des albums entiers de toutes ces photos. Un jour qu'il montre les albums à un de ses clients devenu un ami, ce dernier voit sa femme, décédée depuis, qui passe devant l'objectif au moment de la photo et à ce moment s'effondre en larmes. Le vendeur de cigares, joué par Harvey Keitel me semble-t-il, pose alors sa main délicatement sur l'épaule de celui qui pleure, geste de compassion absolu.


Les mots simples font les grandes oeuvres, les gestes simples font les grands films. C'est sans doute pour cette raison (je reviens a la route de Madison) que j'ai un jour entendu quelqu'une de mon entourage dire qu'elle aurait bien aimé vivre une aventure de ce type une fois dans sa vie. Alors c'est vrai qu'il peut y avoir dans le parcours d'un être humain, des évènements très courts dans leur durée mais qui transcendent une vie a jamais, que ce soit pour une poignée d'heures, trois jours ou...un peu plus heureusement pour la plupart d'entre nous.


Un voyage de rêve, c'est beaucoup d'images accumulées, par exemple "Easy Rider" (quand je vois des duos de Harley) et de textes digérés, comme "On the road" de Kerouac. "Sur la route de Madison" fait partie des oeuvres qui, dans ma tête, jalonnent mon itinéraire. Voilà pourquoi, et aussi pour leur aspect singulier et caractéristique de cette région, j'aurais bien aimé voir un pont en bois dans l'Illinois, mais ils sont au nord m'a dit Amil (qui voulait en plus me prêter sa voiture pour aller en voir!).


Et oui, mon cher Didier, tu vois que sur le vélo, on pense aussi à...
l'amour.

So far, so good.

From Mattoon (Illinois)

May 26th

5.09pm (23H09 en France)
Au soir d'une difficile étape, il m'est agréable de vous lire. Posez- moi des questions, j'y répondrai.

Didier: A quoi pense-t-on sur le vélo?
1- A être toujours dans l'allure, à ne pas se crisper, à bien tirer sur la pédale qui remonte.
2- Aux dangers de la circulation, à ce qui arrive derrière, aux obstacles sur la chaussée (cailloux, verres, clous, animaux morts).
3- A boire (souvent), et à manger.
4- A l'heure qui passe, au prochain arrêt restauration, au motel du soir.
5- A ce que l'on voit (hommes, paysages).
6- A la souffrance: la faim, la soif, le mal aux fesses, les fourmis dans les pieds.
7- A la famille, aux amis, qui sont si loin, à ce qu'on fait là qui est trop dur, à ce qu'on fait la qui est trop bien, et parfois on ne pense à rien.

Suzanne: opération éducation
Merci, Suzanne. La plupart des gens me demandent quelle est la cause que je défends. Ils sont très déçus d'apprendre que c'est juste pour le plaisir. Maintenant je vais pouvoir leur dire que je pédale pour les enfants d'une banlieue déshéritée où règne l'alcoolisme au vin blanc (surtout sur les hills, les coteaux),et l'oisiveté (surtout chez les baby-boomers, dont nous sommes). Chaleureuses pensées à tous les deux.

Religion (suite)
Ce matin, je sors de la banque en même temps qu'un monsieur qui avait dû écouter ce que je disais à la caissière. Il vient me souhaiter bon voyage et me sort de la pochette de sa chemisette un petit opuscule: God's simple plan of salvation. God c'est Dieu,le reste vous traduisez.
Peu après, sur la route, une dame me dépasse en voiture, met le
warning, s'arrête et me fait signe de stopper. J'obtempère, elle descend, c'est une jeune femme, elle me demande où je vais, me dit que je suis sous le regard de Dieu et me donne 1$. Je refuse en lui disant que d'autres en ont plus besoin que moi, elle insiste. Je finis par accepter pour éviter un incident diplomatique entre les trois pays (elle est d'origine roumaine et s'appelle Tativa). Elle repart dans sa voiture et moi dans un vent de tous les... diables, et je me dis:
1- c'est vrai que je suis un SDF pour quelques jours.
2- est-ce que je n'ai pas raté l'occase de monter un petit business?
3- plus sérieusement, je suis surpris par la rencontre avec tous ces gens à la foi joyeuse, profonde et militante, et par le parti que la politique en a tiré.

La route de Madison
Et oui, je vais faire plaisir à tous les amateurs de mélo (et chef-d'œuvre à la fois), à toutes les admiratrices du beau Clint, à tous les soupirants de la charmante Merryl: J'ai roulé on the road of Madison County (sur la route du comté de Madison), puisque je crois que c'est le titre original.
Et juste après, je vais leur faire de la peine: c'est pas le bon comté, c'est pas la bonne route, celui-ci et celle-là sont en INDIANA, les vrais sont au nord de l'ILLINOIS. Mais enfin... (voir photo)

Les mille miles d'INDIANAPOLIS
En vrai, c'est les 500 miles, mais moi j'ai dépassé les mille au nord d'INDIANAPOLIS. 1000 en 19 jours sur 4000 en 80 jours, je suis dans les temps.


Itinéraire, pourquoi?
Hélène m'a posé la question: comment choisis-tu ta route?
Si vous tracez, sur la carte des USA, une ligne New York City/Newton (Kansas), vous verrez que je suis cette ligne au plus près. Ce n'est pas facile: Il faut des routes, éviter les trop grandes routes, trouver des motels, et aller due West (droit vers l'Ouest) le plus possible, pour éviter ce que j'appelle les miles perdus.

Libraries (bibliothèques)
Elles sont magnifiques, toutes équipées en informatique, et j'en trouve dans toutes les villes moyennes.

Downtown (centre-villes)
Ils sont désuets, et n'ont pas l'attractivité des nôtres. Ils sont complètement mangés par les centres commerciaux de périphérie. En corollaire, je fais un petit mot sur les drive-thru. C'est la possibilité d'être servi sans descendre de voiture. Il y en a pour tout et partout: alimentation, pharmacies, banques etc. Vous rentrez à pied dans une banque, vous voyez de l'autre côté de l'espace guichet le service en voiture!
Les grands hypermarchés style VALMART sont ouverts 24H/24!

Pets (animaux de compagnie)
Aucun chien errant en ville, donc pas de crottoir. En campagne, ils sont tous attachés ou en enclos (pas étonnant que les Américains aient des pelouses sans clôtures).

RV's (camping-cars)
Impressionnants, ils tractent toujours un véhicule. Hier j'en ai vu un qui tractait un pick up, et dans la benne du pick up il y avait une voiture électrique de golf! Des sportifs, en somme.


Restaus
Il y a beaucoup de personnel, on n'attend jamais, le service est très efficace et convivial. Évidemment, quand on n'a plus faim, on emporte ses restes dans une boite. Pour l'instant, je n'ai pas eu besoin de boite.

So far, so good.


From Paris (Illinois)

May 25th

En ce 25 mai 2006 me voici depuis deux heures dans l'Illinois, dernier État du MIDWEST, dans une petite ville qui n'est ni Paris France, ni Paris Texas, mais Paris Illinois. Je dis deux heures mais en fait je ne sais plus trop où j'en suis puisque je viens de passer du "Standard time" au "Central time", c'est-à-dire que j'ai gagné une heure.

Profitons de ce temps supplémentaire pour faire un petit tour d'horizon général en peu de mots mais avec quelques photos.

Ce qui me frappe

1-Le nombre d'églises (édifices), et le nombre d'Églises (confessions). Ce phénomène est général, je l'observe depuis le départ.
Édifices: il y en a partout, en centre-ville un peu, pas dans les villages forcément, mais très souvent en pleine campagne.
Confessions: ce sont partout des confessions différentes et leur nombre est incroyable. Hier soir, dans la chambre, a côté de la Bible, j'avais une brochure de la Chamber of Commerce (office de tourisme local) de CRAWFORDSVILLE présentant le County: Il y avait trois pages d'églises différentes.
Pas étonnant dès lors que je sois tombé avec Pamela sur une chrétienne convaincue, car s'il y a tant d'églises, c'est qu'il y a des fidèles!
Je comprends mieux maintenant certaines choses qui m'échappaient lors des dernières présidentielles américaines concernant la campagne de GW Bush.

2-Le patriotisme des Américains.
Il y a des drapeaux partout: édifices publics, sièges de sociétés, maisons particulières, boites aux lettres, voitures.
Par ailleurs, je ne compte plus les "support our troups" (soutenons nos soldats) sur les voitures et les "proud to be an Americain" (fier d'être américain) sur les murs ou les véhicules.

3-L'imprudence des animaux.
Il y a des animaux (sauvages) écrasés partout sur le bord des routes, en moyenne un par mile. C'est de la folie. La plupart du temps ils sont petits mais j'ai déjà vu cinq biches mortes. Il faut dire qu'ils traversent n'importe quand. Là encore je ne compte pas les écureuils qui me sont passés devant les roues, j'ai vu trois traversées de biches dont une fois en couple (d'ailleurs, depuis, je ralentis dans les descentes en forêt).

4-L'amour des Américains pour les animaux factices. Sur mon carnet de route le 18/05 j'ai noté: "J'ai vu une biche qui a traversé devant moi, un lama vivant, une fausse girafe de 4 ou 5 m de haut, une fausse vache, deux faux cerfs"!
Bref, les faux animaux c'est l'équivalent de nos nains de jardin.

5-La puissance des véhicules.
Comme je l'ai déjà dit, le pick up, ce petit camion familial qui sert à l'utilitaire et à se promener, est toujours le roi (quoique je vois très souvent maintenant berline et pick up côte a côte devant les maisons). Il y en a énormément, mais contrairement à ce qu'on voit dans les films qui commencent à dater, ce sont devenus de gros engins, pour la plupart 4X4.
Je n'ai pas noté de différences de comportement avec la conduite en France, ce qui me surprend.
Par exemple, hier, j'ai "retenu" une voiture sur 30m dans une côte. Derrière, il y avait un gros pick up: quand il m'a dépassé, il a accéléré brutalement et m'a envoyé un énorme nuage noir qui m'a obligé a m'arrêter. Comme quoi, en matière d'imbécillité, le vide démographique n'existe pas.
Les conducteurs ont souvent un problème avec le vélo, il ne savent pas aborder un dépassement et calculent mal les distances. Il faut dire que depuis NYC (une exception), je n'ai pas vu dix vélos. Souvent, comme je les surveille dans le rétro, je leur fais signe de passer quand ils ont largement le temps et au lieu d'en profiter ils restent scotchés derrière. D'autres fois c'est l'inverse: Ils vous mettraient dans le fossé s'ils pouvaient (mais je fais le torero, je m'écarte).

6-La chaleur de l'accueil.
Descendus de voiture, tout rentre dans l'ordre et je suis partout très bien accueilli. Avant-hier, dans une station service où je m'étais arrêté pour faire le plein… de café et satisfaire un petit besoin de cycliste buvant souvent, le gérant m'a offert une bouteille d'eau. Hier, à midi, le patron d'un restaurant a voulu m'offrir le repas, j'ai refusé, il me l'a fait moitié prix. En voiture, on me klaxonne, mais je ne sais jamais si c'est agressif ou l'inverse. Il doit y avoir un peu des deux. Hier, à l'entrée d'une ville, un monsieur qui me dépassait avec son pick up a baissé la vitre pour me féliciter (tout en roulant). Dans les jardins, les gens font des signes. Hier un agriculteur, en plein champ, à 50m de la route, sur un énorme engin, m'a fait un grand bonjour.
Enfin, je note une chose très curieuse et qui ne se fait pas en France, mais qui me fait grand plaisir, les conducteurs de Harley me saluent quand ils me croisent. A ce propos, et notre ami Daniel grand amateur de moto sera intéressé, le casque n'est pas obligatoire pour les motards: d'où les bandanas que l'on voit beaucoup en France dans les concentrations de ce type d'engins; c'est d'ailleurs à Mirande que j'ai acheté le mien, celui que je porte tous les jours quand le matin est un peu frais ou que j'ai besoin d'un couvre-chef à l'arrêt, un vrai avec le logo "created with pride in America" (dessiné avec fierté en Amérique).

Ma vie de voyageur

1-Les motels
Ils sont idéals pour moi puisque j'ai le vélo dans la chambre (pas de risque de vol, tout sous la main, pas besoin d'enlever tous les jours toutes les sacoches).
Après un départ la fleur au fusil, je me suis aperçu que j'avais eu beaucoup de chance. Pour ne pas trop tenter le hasard, mais aussi pour m'enlever un stress permanent ("est-ce qu'a tel endroit je vais trouver quelque chose?"), je me suis organisé.
Les vieux motels sont souvent très décevants. J'ai eu droit à deux gargotes qui m'ont cassé le moral. Je me suis donc habitué aux établissements de chaînes (Best Western, Super 8, etc). Ce sont des prix raisonnables (il y a d'ailleurs beaucoup d'ouvriers en semaine), les chambres sont modernes et agréables. J'ai fait une série de photos dans une chambre de Best Western, qui n'a rien d'exceptionnel. Ce soir là j'ai payé 56$ (45€), breakfast du matin inclus. Vous jugerez.
J'ai demandé les guides de plusieurs chaînes, découpé les pages des États que je vais traverser, et positionné les motels sur les cartes. Comme ça, je peux prévoir des étapes en étant sûr de moi. Inconvénient majeur: Ils sont situés en périphérie, dans des immenses zones commerciales totalement inhumaines, et je me paie chaque soir quelques miles de plus pour venir manger en ville parce qu'autour des motels c'est de la m... Justement, parlons-en.

2-La restauration.
Je vous ai déjà parlé plusieurs fois des "dinners". C'est pour moi, avec le problème du gluten, une solution idéale. Toujours tenus par des femmes, il s'y consomme, si on le veut, une cuisine familiale très agréable en voyage. Par exemple, à midi, j'ai mangé: soupe de légumes, steak, haricots verts, purée, salade composée, coupe de fruits frais, café, Coca. Prix: 9$ et quelques, 10$ 1/2 avec le pourboire (8€!). Je ne vais plus que là ou, en cas de besoin, dans les stations services qui offrent souvent une véritable restauration chaude. C'est parfait dans les endroits isolés.
Pour les consommations (sodas, café), quel que soit le repas, on vous ressert à volonté, mais vous ne payez qu'une fois. Ils ont des fontaines à sodas, dès que votre verre est vide, on vous le remplit. Idem pour le café: il y a des machines partout.

Le cycliste

Il est un peu fatigué. J'ai du mal à récupérer des efforts consentis dans les terribles journées que je vous ai racontées. J'ai un peu mal au genou droit quand je force. A part ça, j'avale de longues étapes, comme hier 90 miles (145km) ou aujourd'hui 75 (120km), sans mal aux jambes ni fatigue musculaire. Sur ce plan là, je dois récupérer assez vite car je dors peu et suis tous les jours debout avant 6H. Je ne pense pas avoir grossi, j'ai même deux jolis creux à la place des joues.

-Les aspects touristiques.
L'OHIO et l'INDIANA (que j'ai traversé en deux demi-étapes et une longue soit 2 jours), m'ont été profitables. L'INDIANA est à peine un peu plus vallonné, mais si peu, et j'ai roulé ce matin dans une superbe forêt au pays des... Cherokees (je ne pouvais pas traverser l'INDIANA sans parler d'Indiens). Vous verrez une photo d'un évènement historique relatif à une pendaison de blancs qui avaient tué des Indiens en 1824.

-Le vent
J'en ai eu par moments depuis l'OHIO. Au début, c'était un vent de nord-ouest très froid. Nous sommes passés depuis hier au vrai vent dominant, celui de sud-ouest.
Alors, petit vocabulaire car ici je n'entends que ça: wind c'est le vent, headwind c'est le vent de face, prevailing wind c'est le vent dominant.
Aujourd'hui, je n'ai parcouru "que" 75 miles, mais face au vent. Et je peux vous dire que, dans ces grandes plaines sans aucun abri, c'est vraiment quelque chose. Dès le départ, j'ai adopté une tactique tout à fait personnelle; je ne m'occupe ni de la vitesse, ni du braquet. Je base tout sur la cadence de pédalage qui me permet de maintenir une "allure" et de tenir les sacoches frontales. J'aime bien tourner les jambes à environ 60 à la minute. Je maintiens ce rythme. Si le vent est très fort comme aujourd'hui, je suis en permanence sur des braquets d'ascensions: 39X21, 39X23, 39X26. J'ai même roulé en fin d'étape sur le 28X23. Évidemment, la moyenne s'en ressent. La vitesse est souvent autour de 8 ou 9 miles/H. Je suis descendu à 6 par moments. Par comparaison, j'ai fait les 90 miles d'hier (145km), sans vent, à 12 de moyenne (près de 20km/H).
Les croisements des lourds véhicules sont terribles: ils me scotchent. Par contre, ceux qui me dépassent provoquent certes l'effet de souffle mais en même temps d'aspiration qui me fait gagner 2 miles à l'heure sur une cinquantaine de mètres. Mais attention dans les deux cas à tenir fermement le guidon.
Je sais maintenant que ce sera très dur dans les grandes plaines de l'Ouest. Mais aujourd'hui est un bon test: la météo avait annoncé tempête.

-Le côté matériel
Pourquoi j'entretiens au lieu de faire des choses plus intéressantes?
1- Pour avoir une chance de terminer le voyage.
2- Parce que ça me paraît normal, comme ça l'est de se laver tous les jours.
3- Parce que je suis un abominable maniaque
4- Parce j'entretiens en même temps le moral: tant que je garde la maîtrise, c'est que je domine la situation. J'ai même réparé la chambre à air crevée, ce que je ne fais même pas chez moi.

Je vais m'en tenir là pour ce soir, histoire d'illustrer mes propos par l'envoi de quelques photos (en raison du pont de l'Ascension, il pourrait y avoir un petit décalage dans la mise en page des dites photos; veuillez en excuser le routeur).

So far, so good.


From Newcastle (Indiana)

May 23rd – 7H30pm

Permettez-moi de commencer ce court envoi (car je suis loin du mote)l par un message à l'adresse de:
- Lili, à nouveau hospitalisée, pour lui dire que je pense beaucoup à elle,
- Jean-Louis, mon vieux complice, qui nous a fait une deuxième peine de cœur et à qui je voudrais redire ce que nous lui avons déjà dit plusieurs fois: on t'aime Jean-Louis, et il faut absolument que tu prennes des mesures pour nous prouver que tu nous a compris. Je suis avec toi de tout cœur, mon vieil ami.

Good bye Ohio (au revoir l'Ohio)

Donc, vous l'aviez deviné, celle qui me fait avancer c'est la route de l'Ouest. Aujourd'hui, en abattant un peu plus de 83 miles (133km), j'ai quitté l'OHIO dont je vais garder un excellent souvenir, pour plusieurs raisons:
- L'OHIO, c'est le début du MIDWEST, cette région agricole des USA que l'on compare souvent à notre Beauce: mêmes types de cultures, mêmes types d'exploitations, mêmes paysages où les vallonnements sont rares (ça veut dire que c'est tout plat). Contrairement à quelques avis, je ne me suis pas du tout ennuyé dans l'OHIO. Peut-être est-ce le contraste avec la galère de la PENNSYLVANIA? En tous cas, j'ai eu plaisir à rouler à vitesse régulière et à avancer dans le confort. Par ailleurs, la campagne est très agréable, c'est peuplé partout de belles fermes. Bref je m'y suis promené, la fleur a la bouche.
- J'ai eu très beau temps, malgré le froid, dû à un vent de Nord-Ouest, qui n'est tombé qu'aujourd'hui. Ce qui fait que le matin, il faut partir bien couvert. Aujourd'hui par exemple il faisait 52F (11°), et hier 47 (8/9°); ce n'est pas terrible pour un 20 mai passé.
-J'ai fait deux belles rencontres. Je vous ai déjà parlé de Dave, et ses copains Denis et Mark, les chasseurs, avec qui j'ai partagé le repas sur leur proposition. Et puis il y a eu Pamela.

Pamela

Après vous avoir envoyé le message de MOUNT VERNON, je suis allé me doucher, me changer et suis revenu en ville uniquement pour prendre le repas du soir dans un restaurant que deux dames m'avaient recommandé à midi. J'ai été accueilli dans ce family restaurant par une dame grande, très mince, jolie femme et souriante (mais ici tout le monde est souriant, ça fait partie du couvert), 45 ans environ.


Comme je lui disais que j'allais déplacer mon vélo pour l'avoir a l'œil, j'ai ajouté que j'étais Français et elle m'a répondu "bonjour Monsieur" en français. Pendant le repas, elle est passée deux ou trois fois devant moi, apparemment sans raison, si ce n'est de susciter un échange. A un moment je lui ai donc posé en français la question: "où avez-vous appris le français?" Elle m'a répondu en américain que dans sa très tendre enfance, elle avait vécu trois ans en France. Nous avons échangé quelques mots. Au moment de payer, puisque c'est Pamela qui faisait l'accueil et la caisse, elle me dit son prénom, nous bavardons un peu plus, je lui demande si on peut faire une photo, ce qu'elle accepte. Puis elle me demande si je peux attendre un moment et, après avoir fait payer quelques consommateurs, elle m'invite pour la soirée, en proposant de venir me prendre au motel 40 minutes plus tard, le restaurant fermant incessamment.

Me voilà donc invité par Pamela, qui m'explique en quelques mots que j'ai mal compris qu'il ne faut pas se tromper sur le sens de cette invitation. Ça tombe bien, c'est comme ça que je le voyais. Je lui demande malgré tout ce qu'il y a d'extraordinaire à ce qu'un Français voyage aux USA, et là je comprends que des Français, ici, dans le MIDWEST, il n'en passe par tous les jours. Pour elle, avec son vécu antérieur, ma présence est un évènement. Nous mangeons une coupe de fruits, buvons un café, je lui montre les photos de ma famille, les images du voyage, elle me montre les photos de ses cinq enfants, me parle de son divorce avec un mari violent et tout d'un coup elle me demande (nous parlons évidemment en américain mais je vais au plus court): "Avez-vous pensé à ce qu'il adviendrait de votre âme si par malheur vous étiez mortellement accidenté sur la route?"

Dans ces cas là, je m'en tire souvent par une plaisanterie du genre "paradis des Cyclistes, etc". Mais là, cette femme, qui s'était présentée comme chrétienne, était si élégante, parlait un américain si beau (que je comprenais), et était si sérieuse, que je n'ai pas osé. Et voilà que dans mes hésitations dues autant au fond qu'à la forme, Pamela se met a me démontrer l'existence certaine de Dieu sur le thème général du pari de Pascal. Elle m'explique que Dieu lui a demandé de me parler de ça, ce qui ne m'arrange pas tellement vu mon niveau d'Anglais que je ne pense pas suffisant pour développer des arguments philosophiques ou religieux. Puis Pamela me raccompagne, et avant que nous nous quittions, me demande si elle peut prier pour moi. Elle pose sa main sur mon bras et improvise une longue et magnifique prière, pour moi, ma famille et mes amis.

Ceci s'est passé dans la voiture dont le moteur tournait. Je pense que Pamela voulait ainsi me montrer que la soirée (hélas!) se terminait là. Ça m'a beaucoup gêné. J'ai horreur de laisser tourner une voiture dix minutes à l'arrêt et je vais vous dire pourquoi avec mon mauvais esprit: Je ne suis pas sûr de savoir qui a créé le ciel et la terre, mais qui va la détruire avec les gros moteurs, ça, c'est déjà plus facile à deviner.

En tous les cas, Pamela a été une magnifique rencontre: c'est une jolie femme et une très belle âme. Mais vraiment, il n'y a que les voyages pour provoquer de telles émotions et de telles situations surréalistes! Crystal, Pamela, les dinners me réussissent. Je sens que je vais exploiter le filon.

La prochaine fois, je vous parlerai un peu de tout ce que je vois ici et vous enverrai de nouvelles photos.

So far, so good.

From Mount Vernon (Ohio)

May 20th

Ces demi-étapes ont ceci de bon qu'elles reposent, permettent d'apprécier la route et de prolonger les contacts.

Un léger mieux

Je vous ai donc laissés dans l'État de WEST VIRGINIA après avoir franchi un impressionnant pont métallique à CHESTER. Cette fois, je suis vraiment sur une petite route, à l'est de l'OHIO RIVER, au milieu de la verdure, alors que sur l'autre rive j'aperçois la grand route et les alignements d'usines qui font suite à ceux que j'ai longés le matin. Si le ciel est toujours encombré, le soleil s'affirme davantage. J'avais quitté Crystal et le family dinner en maillot malgré le temps très gris et le froid et voici que la tenue légère se révèle de plus en plus adaptée au fil des miles. Il faut vous expliquer que j'en ai un peu assez de changer de tenue en fonction du temps et j'ai décidé que pour la journée c'est ou le poncho ou le maillot. Les tenues intermédiaires sont dans les sacoches. Tout va bien donc jusqu'au moment où un nuage qui me visait depuis un moment se déverse sur mon chemin: poncho. L'arrosage programmé stoppe au moment où j'entre dans NEW CUMBERLAND.

Les sirènes du sheriff

Une file de voitures, une rue étroite, des feux, une bonne remise à niveau qui va m'obliger à changer de braquet dare-dare: ce n'est pas le moment de changer de tenue. C'est donc en feu follet rouge que j'aborde la cité et que j'entreprends de la traverser. J'entends derrière moi sans les voir à cause du poncho que ça patiente, l'étroitesse de la chaussée ne permettant pas de dépasser. Tout à coup, un coup de Klaxon retentit: étant parfaitement à ma place, je ne bronche pas. Un deuxième se fait entendre: toujours pas de réaction du cycliste. Le troisième a une tonalité toute différente, c'est carrément la sirène de la voiture de police. Je stoppe donc et me retourne pour apercevoir la voiture du sheriff.

Avoir la police aux fesses, c'est plutôt bon signe pour un cycliste, sauf que là il y a un problème d'orthographe. Qu'est-ce que j'ai pu faire? Bon, l'officer m'interpelle. Je ne suis pas prêt à son accent, mais je comprends un mot (le bon: sidewalk, trottoir) et je vois son geste de la main. J'ai compris mais je fais un peu l'idiot: "I'm sorry, officer, I'm French and unfortunatelly I don't understand very well American English" (Excusez-moi, monsieur l'agent, mais je suis Français et malheureusement je ne comprends pas bien l'Américain: c'est ma phrase favorite, celle qui calme les ardeurs et en général change l'atmosphère). Ça marche. Je dois donc rouler sur le trottoir. Je dis encore quelques mots pour la forme, que je n'aurais pas cru ça possible, qu'en France c'est interdit, et bla et bla. En même temps, je dégage la route en montant le lourd vélo sur le trottoir de droite, trottoir impraticable d'ailleurs et il le sait, c'est pourquoi il m'a montré le trottoir d'en face. Je pense auparavant pouvoir enlever le ridicule poncho pour changer mon image avec le beau maillot qui est dessous. Mais non, en face c'est tout de suite, et il attend. Et tout le monde attend puisque évidemment les voitures sont arrêtées derrière celle du sheriff, mais aussi les voitures d'en face qui visiblement dans ce cas là doivent stopper. Et tous les gyrophares de la voiture tournent et Menou traverse la rue. Me voici donc obligé d'emprunter sur 3/4 de mile un mauvais pavage, plein de trous remplis d'eau. Notez bien: c'est la deuxième section pavée de la journée en comptant les travaux du matin.

Les usines du centre-ville

Je vais quitter la WEST VIRGINIA à WEIRTON pour franchir à nouveau l'OHIO RIVER, et revenir dans l'État de l'OHIO à STEUBENVILLE, sur l'autre rive. D'après le mileage indiqué par mon compteur, je devrais être à WEIRTON. Or, je roule entre deux rangées d'usines. Ce n'est que peu à peu que je comprends que je suis bien en plein centre-ville et qu'ici les squares et les rues ont un drôle d'aspect. Pauvres gens qui y vivent!

La zone

A l'entrée de STEUBENVILLE, je dois faire un choix: ou je vais vers le centre, ou je "monte" vers University drive (le boulevard de l'Université). Ayant en tête le coup raté de la veille (motel au lieu de B&B), je choisis l'option centre. Aie! Je vois tout de suite qu'ici je ne suis pas à BEAVER. Habitat délabré, jardins en friches, carcasses de voitures, population désœuvrée (beaucoup de gens de couleur, d'ailleurs), police qui patrouille, rues du centre à l'abandon. Je me fais d'ailleurs interpeller à deux ou trois reprises. WEIRTON, STEUBENVILLE: c'est ça aussi les US. Pour la première fois je ne me sens pas en sécurité. Je stoppe immédiatement dans une station service et me renseigne auprès de la gérante pour savoir s'il y a des motels: Yes, University drive.

Card, no cash

Ok, retour sur 2 miles, nouvelle ascension, je laisse passer les établissements de luxe (un soir ça allait, deux je ne peux pas) et arrive sous le porche d'un Super 8, une chaîne de gamme moyenne standardisée. L'orage se déclenche à peine ai-je mis pied à terre. "Do you have a room for one night, please?" (avez-vous une chambre pour la nuit?, après l'habituel "I'm sorry... voir plus haut). No problem. Si, un quand même: à cette heure-ci, paiement par carte, pas de cash (espèces). What? (quoi?). Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Bon, il n'y a pas le feu, la carte je l'ai, mais pour des petits montants les frais sont importants et je veux utiliser mes dollars. Évidemment, la clientèle de ces établissements est modeste et la dame m'explique qu'ils ont beaucoup de faux billets. Mais je discute (qu'est-ce que je suis discutailleur, quand même!), je fais rire un monsieur en tenue de chantier qui attend derrière moi en argumentant que si j'étais un bandit je ne m'échapperais pas sur un vélo lourdement chargé, bref je trouve sans problème tous les mots qui parfois me manquent. Je dois sortir des sacoches des documents qu'on ne me demande jamais (permis de conduire national et international, billets d'avion). C'est de la folie, mais je résiste. Une demi-heure plus tard, je me verse un café à la machine du hall: j'ai la chambre, payée en cash.

Vos messages

Je vais arrêter là. La suite a été sans souci. Il a beaucoup plu au départ le lendemain et c'est sous des trombes d'eau que j'ai dû demander deux fois ma route pour sortir de la ville en évitant la route express, puis le temps s'est amélioré et l'étape a été plus facile à partir de l'après-midi, la petite route empruntée ayant encore été très difficile dans la première partie (mais je m'y attendais, la gérante du motel, celle du cash, avec qui je suis devenu très copain, m'ayant prévenu). J'ai vu à NEW RUMLEY, dont il était originaire, le monument du général Custer, celui là même qui périt à la bataille de LITTLE BIG HORN avec tous ses hommes par suffisance envers les tribus indiennes qu'il combattait. Le soir, au motel, comme je nettoyais le vélo sous l'auvent, j'ai fait la connaissance de Dave Junge, qui venait chasser la dinde sauvage avec deux de ses copains. Nous avons mangé ensemble tous les quatre: soirée sympa. Et ce matin, malgré le froid et un frisquet vent de nord-ouest, j'ai retrouvé sur la 36 West le plaisir du vélo avec une route ensoleillée et humainement vallonnée.

Je voudrais plutôt répondre à la question de Jacques: vois-tu nos messages? Et bien oui, Jacques je les vois et ils me font beaucoup de bien. Je vois que tu suis l'affaire de très près et je t'en remercie. Je sais que vous tous vous intéressez à ce voyage même si vous restez discrets. Si j'ai un vœu à formuler, c'est que vous envoyiez vos messages plutôt sur le blog qu'à mon adresse e-mail qu'elle, par contre, je ne peux pas consulter. C'est donc un merci général que je vous adresse.

Je ferai quand même deux exceptions. D'abord pour adresser toutes mes félicitations à Michel Jodoin, de Montréal, qui nous a appris que nous allions devenir tante et tonton. J'ai beaucoup pensé à toi, Michel, à New York et juste au-dessus: il y avait longtemps que nous n'avions pas été aussi proches.

Le deuxième remerciement particulier sera pour Messieurs Chedhomme, père et fils, de Nice, avec qui je suis en relation commerciale. Il est rarissime qu'une relation de ce type se poursuive au-delà du domaine professionnel. Messieurs, je dois vous dire que le blouson que vous m'avez offert si aimablement est bien utilisé. Simplement, je le réserve pour mes activités extra-cycliste. Je l'ai beaucoup mis sur le bateau et je le porte ici pour sortir le soir. Je l'ai en ce moment sur le dos, dans la library de MOUNT VERNON.

Hélène m'a demandé ce matin: combien as-tu fait de kilomètres? En miles, j'en suis à 755 en 15 jours soit 50,33 par jour: pile la moyenne que je m'étais fixée malgré les jours de repos et... les côtes.

Je l'ai toujours dans la tête, c'est pour elle que j'avance : vous avez deviné de qui je parle. Sinon, réponse au prochain message.

So far, so good.

When the going gets tough…
From Coshocton (Ohio) – May 19th

"When the going gets tough, the tough gets going" (difficile à traduire: la volonté augmente proportionnellement à la difficulté)

Quelques petits soucis me donnent l'occasion de revenir vers vous. Je m'explique: Je suis parti ce matin vendredi 19 mai de Uhrichsville avec l'intention d'avaler du bitume. J'avais prévu 76 miles (120km) jusqu'a Mount-Vernon (Ohio). Les évènements en ont décidé autrement. Mon pneu arrière (celui de Red Dog plus exactement) a commencé à se dégonfler. J'ai donné un coup de pompe qui m'a permis de parcourir 3 miles de plus, jusqu'a Coshocton. Là j'ai compris qu'il fallait réparer quand, après avoir retiré de la gomme un minuscule crochet métallique, j'ai vu le pneu s'affaisser dans un soupir désespéré. J'étais en centre-ville, devant la "library" (bibliothèque). En levant la tête, j'ai aperçu à 50 mètres un petit motel désuet alors que je venais d'en dépasser un tout moderne dans la zone commerciale. Mon choix a été vite fait d'autant que j'avais besoin de refaire le plein dans deux domaines: cash (argent liquide: beaucoup de banques me refusent l'échange des travellers chèques d'American Express!), et pain sans gluten (j'arrive au bout de mes provisions françaises). Au prix d'un peu moins de confort, j'ai tout sous la main. J'ai pu me doucher tout de suite car il fait très froid, 47F ce matin soit 8 degrés environ, et il pleuvine. Puis je suis allé à la banque, au magasin de produits de régime et au restaurant. J'ai abandonné Red dog, crevé comme moi. Je m'occuperai de lui après la fermeture de la bibliothèque. Vous l'avez compris, j'étais très tôt ici, à peine 11H passées, avec déjà 34 miles au compteur, et j'aurais atteint l'objectif. Ce n'est pas ma semaine, revenons au début.

Jerrylin et Danielle

Le 14 mai je quitte STATE COLLEGE de bonne heure (7H30). Cette ville est magnifique. Son université accueille 80 000 étudiants, le campus universitaire est doté de nombreux stades. La veille, en arrivant, j'ai regardé depuis la route quelques minutes d'une rencontre de base-ball avant de me rendre au
visitor center où là, une dame et sa fille, étudiante en musique, qui étaient de garde, m'ont carrément prêté l'ordinateur de leur bureau. Danielle, la maman, est allée à Paris en janvier dernier et est revenue enchantée de son voyage. Un peu après, toute la famille est arrivée (papa, fiston et grand-parents) et ça s'est terminé par des photos et un échange de e-mails.

Un vélociste providentiel

Je reviens au 14 mai. Une route assez facile me permet d'arriver a l'entrée d'ALTUNA à 11H50 (45 miles). Je m'arrête dans un
family dinner, un de ces petits restaurants dont je me suis fait une spécialité depuis la ”Luncheonette du deuxième jour. Au moment de repartir, le temps est très gris mais stable. J'ai tracé sur ma carte une route calme, la 236 West. Il y a bien une autre route plus au sud, mais plus fréquentée. Je choisis le calme: mauvais choix. D'abord, la route est peu après coupée par des travaux et ensuite l'itinéraire est beaucoup plus difficile. Dans la déviation, mal indiquée, je me perds. J'essaie de rattraper en suivant la route d'une localité située sur la 236W et me retrouve peu après dans une montée impossible dépassant les ...15%. Moral en berne et muscles en feu, je stoppe un instant pour reprendre mon souffle quand survient un fourgon qui veut pénétrer sur la propriété devant laquelle je suis arrêté. C'est un marchand de vélos d'ALTUNA qui est au volant! Je lui explique mon problème, il m'embarque avec Red Dog dans le camion et m'amène au sommet, 3 miles plus loin. Puis viennent les explications et suggestions: rattraper la route du sud, beaucoup plus facile. ”Make a left, make a right…” (allez a gauche, allez a droite, etc.), ça a l'air tout de suite fait.

Miles pour rien

Grosse erreur; l'itinéraire est extrêmement difficile, toutes les remontées sont à plus de 12%, je me perds dans un village et me retrouve a l'entrée d'une autoroute. Demi-tour obligatoire avec des côtes très dures à remonter. Bref, je m'épuise tout l'après-midi, avant de retomber sur cette fameuse route sud, beaucoup plus facile, mais quand les muscles sont tétanisés tout paraît dur. Finalement, j'arrive à EBENSBURG à 16H30, après quatre heures de souffrances inutiles. On m'indique un "B&B" qui a l'air très sympa, mais il est fermé jusqu'à 20H. Le vent a fraîchi.
J'ai froid. Je sais qu'il y a un motel, mais je comprends mal les explications des uns et des autres, policier inclus. Je n'arrive à le trouver qu'à 18H grâce à un monsieur âgé que je comprends très bien. Il était temps. J'ai parcouru 86 miles (138km) dont 10 a 15 inutiles et très durs.

The rain (la pluie)

Le lendemain 15 mai, la pluie est au programme pour la première fois
. Après avoir déjeuné au motel, je suis sur la route à 8H30. Le temps est très frais, 59F soit environ 15°. D'entrée, j'attaque la 422 West par une cinq voies avec une shoulder (je rappelle = surlargeur) très étroite. Je suis sous le poncho, je ne vois donc pas dans le rétroviseur, le trafic des trucks (camions) est intense. ils se suivent parfois à quatre ou cinq et montent les côtes à une vitesse incroyable en faisant rugir les moteurs à donf. Leurs énormes roues m'aspergent d'eau mêlée de boue. Je manque plusieurs fois d'y passer dessous à cause de l'effet de souffle, qui par ailleurs rabat immanquablement le poncho et m'oblige à des exercices d'équilibriste pour remettre la protection en place. Sur la shoulder, à 3 ou 4 miles à l'heure dans de longues et difficiles côtes, je dois éviter pierres, verres, clous, branchages, animaux crevés, ruisseaux d'eau. je subis cet enfer pendant deux longues heures et je vous prie de me croire, s'il y a dans la vie des heures qui passent trop vite, il y en a aussi de très longues. A 10H30, après un arrêt restauration qui me requinque, je change de route, comme prévu.

Pied à terre

Celle-ci est plus petite, déserte. Il pleut toujours à torrents, les côtes s'enchaînent comme des perles, je passe du 3 miles à l'heure au 25 miles sans transition pour revenir au 3 et ainsi de suite. C'est la YELLOW CREEK VALLEY. Attention aux creeks, ça veut toujours dire mal aux jambes. A HOMER CITY, je crois trouver à manger. Il n'y a qu'une pizzeria et seule me convient une salade légère. Je reprends ma route vers EDGEWOOD et WEST LEBANON. Alors, je peux vous dire que de celle là je vais me souvenir. Pluie torrentielle et continue pour escalader côte sur côte, chaque fois à plus de 10%, et route mal signalée: je suis obligé d'attendre à plusieurs carrefours qu'une voiture arrive pour demander mon chemin. Certains conducteurs se méfient de ce diable rouge et refusent d'ouvrir la vitre. La moyenne et le moral s'effondrent au fil des quarts de miles, tellement 1 mile entier est long à couvrir. A l'approche de WEST LEBANON, la dernière côte est très dure; je suis à la limite de mes possibilités physiques, lorsque la route se cabre encore un peu plus après un virage: je manque de tomber et suis contrains de mettre pied à terre. Jambes écartées, genoux en appui sur les sacoches pour bloquer le vélo dans la pente, je rentre la tête dans les épaules pour reprendre mes esprits. Il pleut à torrents, je n'ai plus de forces, je ne me vois plus à ce moment là aller au bout du continent. Mais même si je prends la décision d'abandonner, il me faut d'abord sortir d'ici. Après trois minutes de pose physique et mentale, je me remets en mouvement. Moi qui ai horreur de la marche à pied, je suis obligé de faire 300m en poussant la machine pour atteindre à la fois le sommet de la route et le village. Je me rends compte, alors, que j'ai les chaussures pleines d'eau.

Derniers errements

Il n'y a rien à WEST LEBANON. Il faut aller voir plus loin. Je finis par arriver a SHADY PLAIN. Je m'arrête dans un dinner pour boire un café et demander s'il y a un motel dans le coin. Plusieurs personnes mangent. J'ai très faim mais ne peux pas m'attabler car l'heure tourne et je dois trouver un hébergement à tout prix. Un consommateur m'indique quelque chose à LEECHBURG, à plus de 10 miles. Il pleut toujours, je remets le poncho et repars. SHADY PLAIN: qui dit "plain" dit trou. Pour en sortir, j'affronte une succession de murs avant que la route, enfin, s'adoucisse. La localité de LEECHBURG est située sur les deux rives de l'ALLEGHENY RIVER. Laquelle choisir? Je me renseigne plusieurs fois sans vraiment bien comprendre. Un marchand de pneus, qui parle très mal, me demande combien j'ai prévu de pneus pour aller au bout, je lui réponds: deux, un pour l'avant et un pour l'arrière. Il rit, mais je ne sais toujours pas où je vais coucher.

Un motel privé

En fin de compte, après ne pas avoir écouté une commerçante qui m'envoyait sur l'autoroute au sommet d'une colline, je me fie à mon intuition et trouve l'établissement. Je comprends tout de suite que ce n'est pas le luxe! L'office est délabré, une fille sale sort du restau d'à côté et me dit de patienter. Un homme arrive en tenue de chantier. Il me dit que c'est fermé le lundi. Il y a pourtant beaucoup de voitures en stationnement, mais je comprendrai vite que c'est pour une réunion privée de ladies du coin. Quand on est dans la panade, il faut imposer sa volonté. Pour moi, ce soir là, pour dormir mais aussi manger, c'est ça ou rien. Sous la pluie qui ne faiblit pas, j'insiste, je décris mon périple, je dis que non seulement il me faut la chambre mais aussi le repas. Et j'obtiens gain de cause. A 68$ le tout (vivre et couvert) on ne peut pas demander le Hilton. Je mange sur un coin de bar en assistant à la party de ces dames, le lit sera très mauvais, une voie ferrée passe derrière le mur de la chambre et à chaque train (trains de marchandises, interminables aux USA) j'ai l'impression que tout va s'effondrer. Auparavant, le lavabo n'a pas tenu le temps de ma lessive et une fuite d'eau a noyé la salle de bains. Mais j'ai mangé, je suis propre, le linge est lavé, les sacoches nettoyées et ...Red Dog aussi. Je suis comme Alain Prost: je ne supporte pas de monter sur une "pourriture" (pardonnez-moi l'expression mais je l'aime!) le lendemain matin. Et puis, résister est le seul moyen que j'ai trouvé pour garder le moral!

Remettez- moi ça

Vous ne serez pas surpris que les premiers coups de pédales soient donnés le lendemain à 7H15, ventre creux et tête lourde, la cinquantaine de côtes de la veille toujours dans les chaussettes. Je ne le sais pas encore mais je vais subir une nouvelle journée de terreur sur des routes, pourtant secondaires sur les cartes routières, mais infernales de circulation sur le terrain, dans des conditions atmosphériques déplorables. C'est le remake du musée des horreurs. Quand je m'arrête pour manger à midi, je n'ai couvert en 5H15 que 32 miles mais escaladé... vingt-six côtes. Je demande à la serveuse du dinner pour quelle raison il y a tant de camions sur une si petite route: c'est un raccourci entre deux interstates pour éviter PITTSBURGH! Je finis quand même par trouver une route calme pour arriver à ROCHESTER mais par manque de panneaux routiers, je fais 7 ou 8 miles en trop et je ne sais combien de côtes en plus. Petit coin de ciel bleu moral, le gérant de la station service à l'entrée de ROCHESTER, un Pakistanais je précise, m'offre le café et m'indique des motels sur l'autre rive. Mais il y a trois ponts pour aller de l'autre côté. Je me retrouve à BEAVER où on me conseille un B&B. Mais je suis très sale et prévois beaucoup de nettoyage. Aussi ai-je besoin d'indépendance. En plus, je ne comprends pas les indications des personnes que je questionne sur la localisation de la maison. Je ne suis donc pas le conseil que l'on me donne. C'est encore une mauvaise décision. Je dois repasser le pont, franchir à nouveau l'OHIO RIVER, escalader une côte de 3 miles (!) de longueur, pour finir dans une suite luxueuse d'un "Holliday Inn". Tout ça parce tout est complet ailleurs et parce qu'à 19H, sous la pluie, dans le soir qui tombe, quand on est trempé et qu'on frissonne, un lit ne se refuse pas, quel qu'en soit le prix (168$). Dans notre chambre (Red Dog et moi), il y a salle d'eau, salle de bains, jacuzzi et tout et tout. Mais il y a surtout un sèche cheveux et celui-là va beaucoup servir toute la soirée. Tout y passe, linge, protections pluie, sacoches, chaussures. Comme il n'y a pas de repas possible (il pleut averse et je suis dans une zone commerciale, loin de tout restaurant), je vais me chercher une corbeille de fruits dans la salle du breakfast. J'y rencontre un américain très sympa, en hébergement d'affaire, avec qui je parle pendant une demi-heure.

Sur mon carnet de route j'ai inscrit ce jour là: "journée horrible. Les calèches et joggers de Central Park, les néons de Broadway, les boutiques de Fith Avenue, les écureuils de Battery Park et le Café de la 28eme rue me semblent irréels". Je reproduis.

INDUSTRY


Ce n'est pas parce que je quitte la "suite" à 9H15 que j'ai fait la grasse matinée, quoique... le lit en 160 était bien bon. J'ai surtout profité du breakfast copieux compris dans la prestation. Normalement, aujourd'hui, ça devrait aller mieux. Sur la carte la route est un trait très fin. Mais il sera dit que... D'abord la pluie remet le couvert, et allez le poncho. Ensuite, dans la traversée de BEAVER une cérémonie militaire me coupe la route; je veux prendre du cash en banque: deux refus. Dès la sortie de la localité des travaux sont en cours. Pendant 6 miles (10km!), je roule sur un revêtement gratté, qui transforme la chaussée en mini-pavés, avec des trous planqués sous la boue. La shoulder est inutilisable, les camions se suivent à la queue leu leu. Je suis dans la vallée de l'OHIO RIVER, une vallée complètement industrialisée et depuis longtemps. A l'entrée de INDUSTRY, la bien nommée on peut lire "named for early coal industry" (appelée ainsi en raison d'une des premières exploitation du charbon). Je vous cite donc les paysages sans les décrire (tout est noir): centrale atomique, centrale thermique, hauts-fourneaux, aluminium, etc, sur des miles et des miles. Pas étonnant qu'il y ait des camions!

Crystal

Je finis de manger le pain "noir" à midi, encore dans un family dinner, où je suis bichonné par une jolie et souriante blonde, Crystal. Non seulement je mange bien, mais en plus la décoration est composée de photos anciennes, toutes relatives au début de l'industrie. Crystal vient me parler de quelques-unes, à l'heure du café, voyant que je les détaille une à une avec beaucoup d'intérêt et d'attention. Au dos de l'addition, Crystal à écrit son prénom et dessiné… un cœur. C'est le premier rayon de soleil depuis plusieurs jours. Malgré un départ sous des nuages si noirs qu'ils ne laissent que peu d'espoir d'éviter une nouvelle saucée, le second viendra pourtant du ciel, l'après-midi, dans l'État de WEST VIRGINIA où je roule sur une quarantaine de miles avant d'arriver dans l'OHIO.

C'en est fini de la PENNSYLVANIA, de sa pluie et de ses côtes. Ouf!


La route du cœur violet
From State College (Pennsylvania) – May 13th

Ce samedi 13 mai a été une très belle étape dont vous pourrez voir les photos, étape de montagne à travers les Appalachian Mountains.

Tout a bien débuté avec un savoureux breakfast et une route facile sur plusieurs miles. Ensuite, la route a commencé à s'élever dans une magnifique forêt, la Bald Eagle Forest. Je vous donne le nom de la route: Purple Heart Highway (route du cœur violet)! Les pentes étaient à ma portée. Puis descente dans la Penn Valley où se trouve une communauté Amish avec ses grandes fermes et les carrioles du XVIIIe!

Excellent arrêt dans un home town dinner (restaurant du coin): vous le verrez sur les photos, ça ne paie pas de mine mais on y mange très bien.

Enfin halte touristique a Boalsburg où trois ladies ont en 1864 inventé le Memorial Day (jour du souvenir). Pour être tout à fait précis, et d'après un monsieur qui m'a renseigné, il y aurait plusieurs endroits aux USA où des dames auraient eu l'idée de célébrer la mémoire des victimes de guerre: en voici au moins un, peut-être est-ce historiquement le bon.


On the road
From Lewisburg (Pennsylvania)-May 12th

Avec Gerry

La plupart des récits de Transamerica commencent a l'extérieur de New York puisque les ponts sont interdits aux vélos. Tous les ponts sauf… un. Gerry m'a suggéré de partir vers le nord, le long de la Hudson River qu'il est possible de franchir sur le Georges-Washington Bridge. OK, Gerry.

6 mai,
11H du matin, temps parfait, température douce. Il y a des jours où on sent que ça va baigner. Dans les rues de West Side, Gerry est un guide remarquable. N'oublions pas qu'il a été organisateur de voyages en vélo. Pour signaler les arrêts, les accidents de chaussée, ses gestes sont précis; pour donner le rythme, il s'impose. Je le suis sans effort alors que mon vélo est quatre fois plus lourd que le sien.

Nous voici sur le pont, où les vélos évoluent à l'écart des voitures. Cent cinquante à deux cents Harley Davidson déboulent. Un cycliste qui admire mon vélo nous apprend qu'elles se rendent à Ground zero. De l'autre côté, la vue sur Manhattan est immense. Le pont passé, nous entrons dans le New Jersey, seulement pour quelques miles. Mais tout de suite l'environnement se transforme. Le paysage urbain fait place aux petites maisons en bois avec leur pelouse proprette et sans clôture. C'est l'Amérique telle qu'on l'a toujours imaginée.

Le paysage est très vert, la route agréablement vallonnée. Des dizaines et des dizaines de cyclistes nous croisent ou nous dépassent (nous sommes samedi). La plupart du temps, j'ai droit à un commentaire sympa puisque, évidemment, je suis le seul chargé. Je ne comprends rien, Gerry répète de façon intelligible.

En deux heures, nous parcourons environ 23 miles (1 mile = 1609m). Nous revenons à nouveau dans l'État de New York. Peu avant NYACK, nous nous arrêtons pour voir un monument dédié aux soldats américains partis combattre en Europe. C'est ici que, venant de tout le pays, ils étaient rassemblés. Peu après, Arlene nous rejoint en voiture au centre du bourg. Mes amis m'offrent le repas à la terrasse d'un café, dans ce lieu dépaysant au possible pour l'Européen que je suis. Les maisons en bois colorées alignent leurs façades avec balcon et drapeau étoilé. L'ambiance est paisible (peaceful dit Gerry). Beaucoup de cyclistes occupent les tables voisinent.

Après le café, je fais mes adieux à Arlene qui va attendre le retour de Gerry pour le ramener en voiture. Pour l'heure, l'homme m'accompagne encore quelques miles. Les propriétés qui bordent la route sont de plus en plus belles et l'air est incroyablement parfumé. Quand vient l'heure de se séparer, Gerry me souhaite un "greeeeat trip" (great c'est "super"), avant d'ajouter un sérieux "go safe" (soyez prudent). Ainsi s'achève cette trop brève rencontre avec ce couple simple, sportif et chaleureux.

Me voici donc seul sur la 9W en direction du nord. Je suis décidé à m'arrêter assez tôt pour prendre mes marques en matière d'hébergement, d'autant plus que nous sommes samedi. Pourtant, je laisse passer un premier motel (en ruine), puis un second soi-disant complet. Le troisième est le bon. C'est un établissement modeste mais convenable, mon premier contact avec l'hôtellerie de la route. Par contre, il n'y a rien autour pour manger. Je me contenterai pour ce soir d'une banane et de quelques biscuits. J'ai un lit, c'est déjà bien: qui dort, dîne.

Lonely (seul)-May 7th

" As the daylight rises the thought suddenly occurs to me - there's no going back. The effect it has on me is unexpected: I sense enormous relief because there's no need to be brave any more. It's like parachuting: you need courage before, and only before the jump, while there's the freedom not to jump, the opportunity to be a coward. There are no such choices now, thanks heavens! There is only this seemingly infinite expanse: 4,000 miles of continent to pedal across at walking speed" (comme monte la clarté du jour, la pensée me vient soudain qu'il n'est plus possible de revenir en arrière. L'effet en est inattendu: Je ressens un grand soulagement parce qu'il n'y a plus besoin d'être courageux. C'est comme le parachutisme: il faut du courage avant, et seulement avant le saut, quand on a la liberté de ne pas sauter, la possibilité d'être lâche. Il n'y a plus de telles interrogations maintenant, Dieu merci! Il n'y a que cette étendue qui parait infinie: 6500km de continent à traverser en pédalant à la vitesse d'un marcheur) ( Stevie SMITH-"around the world by human power")

Et bien oui, dès qu'on a franchi le pas, la sérénité s'impose d'elle-même. Cette fois, plus de parachute. Première urgence: manger. A HAVERSTRAW (3 miles), je rentre en ville, y tournicote un moment, mais ne trouve rien d'engageant en ce dimanche matin. Je reviens sur la route, j'ai faim. J'aperçois un petit établissement à l'enseigne attirante à souhaits: "LUNCHEONETTE". Il y a du monde, c'est bon signe. Je rentre. L'intérieur est une simple salle, bar d'un côté, tables en râteau de l'autre. Je m'assieds à côté d'une famille... imposante, mais c'est la dominante. Pour la première fois, je prends contact avec cette réalité de l'Amérique actuelle: l'obésité. J'y reviendrai. En attendant, je fais comme tout le monde et commande un repas complet: bacon, oeufs, frites, jus d'orange, toast, café. La serveuse, très compréhensive, fait beaucoup d'efforts pour me comprendre. J'explique mon régime, elle grille mon pain spécial. Pour 6$ (4,8€) je mange pendant une heure.

La suite me révèlera que l'arrêt était impératif: je n'ai ensuite rien vu de semblable sur des miles. Je viens d'apprendre trois choses d'un coup:
1) Pour manger ou dormir, c'est sur la route que ça se passe. Les Américains vivent avec la voiture.
2) Pour manger ou dormir, il faut s'arrêter quand on trouve, pas quand on veut.
3) Il faut oublier l'Anglais. Hot se dit hat, ham (jambon) se dit Hem, twenty (vingt) se dit toueni, water (eau) se dit wouadeu, and so on (ainsi de suite). Excusez-moi, Sarah!

Un quart d'heure après cette leçon de choses, je suis a STONY POINT où je quitte la 9W suivie depuis hier pour la 106W. Cette fois, "go west" toutes. Je m'engage alors dans une magnifique route de montagne, boisée, calme. Par contre, l'ascension est tout de suite extrêmement difficile. Sur mon compteur/altimètre les pourcentages oscillent entre 10 et 12% avec des pointes à 15. C'est de la folie. Quel début! Je m'arrête fréquemment pour récupérer souffle et forces. J'essaie mentalement de retrouver le style très efficace de mon ami Jean-Pierre Bergeyre qui m'impressionne toujours quand il amène dans une côte un peloton de vélos chargés: mains aux cocottes (le haut des freins), buste en avant bien raide, tête au-dessus du guidon, souplesse de la cheville. Bon, ça marche jusqu'a 8%. Au-dessus, le vélo louvoie sous le poids et à cause de la trop faible vitesse (3miles). Le sommet ne paraît jamais bien loin, mais il y a toujours une pente qui suit. C'est traître.

Côté paysages, je suis gâté. J'atteins une série de lacs où, dans le silence, les barques de pêcheurs font des ronds dans l'eau. Enfin, le silence en prend un coup de temps en temps, surtout quand survient un groupe de HARLEY. Hier c'était les vélos, aujourd'hui c'est les motos. Je les croyais démodées, rangeons les idées reçues.

Le temps passe et, malgré quelques descentes (enfin), la route reste assez dure. A 13H30, j'arrive dans un endroit bucolique, GREENWOOD LAKE. J'avise un établissement style ranch devant lequel stationnent des HARLEY. Manger quand on trouve: pour moins de 5$, j'y fais un repas complet à base de salade et de fruits. En 5H, je n'ai parcouru que 28 miles (45km).

Je repars gaillard mais... une nouvelle montée de 2 miles à 7% a raison de mon courage. J'arrive dans une très jolie petite ville, WARWICK, bien décidé à ne pas aller plus loin. Un pépé m'indique le motel avant de me lancer un définitif poor boy (pauvre gars) quand je lui annonce ma destination finale. Au motel, je suis reçu avec beaucoup de sympathie et je plaisante avec la patronne qui m'autorise à rentrer le vélo dans la chambre et m'indique un bon resto. A 15H20, je m'affale sur le lit, cuit. Plus tard, douche et lessive réglées, le tuyau de la dame se révèlera excellent et j'ingurgiterai mon troisième repas du jour avec grand plaisir.

Premières impressions

J'ai tenu à vous raconter ces deux premières journées pour vous mettre dans l'ambiance. Sauf cas rare, je vais maintenant m'en tenir aux évènements marquants pour ne pas vous lasser et me garder du temps pour pédaler.

En six jours, j'ai parcouru 280 miles, ce qui est bien pour un début aussi difficile. Je me suis arrêté hier a LEWISBURG en PENNSYLVANIA où je suis toujours, pour trois raisons:
1) Je devais vous donner des nouvelles et envoyer les photos.
2) J'avais prévu de me reposer un jour. Ca fera un jour et demi. On n'en mourra pas.
3) Il a fait très mauvais temps hier, pour la première fois depuis... Jurançon. Aujourd'hui, le soleil brille.

Le pays me plaît beaucoup. Sur le plan des paysages j'ai été très gâté au début, puis j'ai traversé une région minière plus grise. L'architecture de l'habitat est très dépaysante. Les maisons sont généralement en bois, parfois en briques. La plupart ont une terrasse couverte à balustrade toujours tournée vers la rue. De très nombreuses habitations (c'est très surprenant) arborent des drapeaux, généralement la bannière étoilée.

Les conditions de route alternent. Souvent, les chaussées sont équipées d'accotements, les shoulders (littéralement épaules), de temps en temps aussi larges que les voies de circulation. Parfois la shoulder devient inexistante, d'autres fois elle est grossièrement gravillonnée. Il vaut mieux garder sa place. Les gros camions au long nez (trucks) vont très vite. Côté voitures, les grosses berlines dominent. Il y a aussi beaucoup de 4X4. Mais le pick up, ce petit camion à tout faire, est encore le roi.

Je rencontre partout un accueil excellent. Je commence par deux mots pour dire que je suis Français. Généralement, l'effet est positif. Il peut même être enthousiaste: oh! French! signifie: "ah! mais ça existe donc, on m'en avait parlé, mais c'est tout mignon, quoique maigrelet!" Pour l'instant j'ai eu peu de contacts en dehors des motels et des restos. Quelques uns toutefois: un policier fédéral, fanatique de vélo, une dame dont je photographiais la boite aux lettres et qui m'a offert de l'eau, un cycliste qui m'a accompagné, un vendeur de vélos qui s'est arrêté spontanément voyant que je consultais la carte, un monsieur Amish, cette secte religieuse dont les membres s'habillent comme au 18eme siècle, très fier de me dire ses origines hollandaises.

Pour la langue, pas de problèmes pour me faire comprendre, mais je ne comprends, moi, que très peu. Il me semble que c'est plus facile avec les personnes d'un certain âge, et celles des classes plutôt aisées, dont le langage est plus formel.

Pour l'hébergement, il y a beaucoup de motels. Avantage, je dors avec Red Dog dans la chambre, je n'ai pas à tout décharger. Pour l'instant, les prix sont allés de 49 a 80$, parfois petit déjeuner inclus (free continental breakfast). Le confort est partout excellent et c'est très propre.

Pour manger, c'est facile: les Américains mangent tout le temps. Par conséquent, quelle que soit l'heure, on est servi. Ce n'est pas cher. Hier midi, par exemple, en arrivant ici, j'ai lunché dans un all you can eat (tout ce que vous pouvez manger): salades, plats chauds, salades de fruits, eau pour... 6$! Et on se ressert autant qu'on veut et... qu'on peut!

L'obésité est un phénomène que je n'imaginais pas. Un matin, dans un bar, je n'ai pas pu m'asseoir au comptoir sur le tabouret fixe entre deux chauffeurs routiers, ils prenaient la place de trois. On voit des familles entières qui s'extraient péniblement des voitures pour aller siroter leur soda. Sur ces personnes de forts gabarits, la taille des vêtements m'impressionne.

Je suis en bonne forme, les fesses en bon état. J'ai eu mal au genou après l'étape de montagne, mais je ne me suis pas inquiété. Comme je le supputais, c'était de la simple fatigue. Je pense que ça va aller de mieux en mieux. Avant-hier, j'ai fait 120km sans problèmes. Red Dog tourne bien. J'ai cassé le rétro il y a deux jours; le guidon a tourné sous le poids des sacoches pendant que je prenais une photo et le miroir est venu heurter ma cuisse. Je me suis donné comme objectif de le remplacer aussitôt, passé le moment de la déception. A 17H, après quatre tentatives infructueuses et beaucoup de temps perdu en recherche de magasins de cycles (tous définitivement fermés), l'affaire était réglée. Le cinquième vendeur de cycles survivait, j'y ai trouvé mon assurance: le rétro, c'est mon oeil derrière la tête, c'est ma vie.

Je me félicite d'être parti seul. Il y a trop de décisions à prendre très vite pour passer du temps à négocier et à tergiverser. De plus je prends plaisir à l'indépendance.

Ceci dit: ça va être très dur.

So far, so good (jusque là, tout va bien).

La trilogie new yorkaise
(3 au 5 mai)

"et c'était finalement tout ce qu'il avait jamais demandé aux choses: être nulle part. New York était le nulle part qu'il avait construit autour de lui-même" (Paul AUSTER: "Trilogie new yorkaise).

Gerry and Arlene Brooks


Gerry arrive a 11H15. Il s'est perdu dans Newark. Le premier contact est très agréable. Ne perdons pas de vu que je ne connais cet Américain que par e-mails. De taille moyenne, cheveux grisonnants (il a 68 ans), Gerry est souriant et parle un langage a ma portée. Rapides présentations, embarquement du matériel dans le "Subaru" et direction New York par un réseau d'autoroutes péri-urbaines compliqué. Juste avant le tunnel qui passe sous la Hudson River, Gerry me promet un superbe panorama sur les tours de Manhattan: promesse tenue.

Nous arrivons chez lui, dans "Upper West Side". Manhattan est divisée en quartiers. Celui-ci est au nord-ouest. L'ascenseur nous propulse au 27eme étage, Gerry, moi, les bagages et ... Red Dog. Ici, les vélos dorment dans les appartements. Je fais connaissance de la souriante Arlene, aussi décontractée que son mari, mais que j'ai plus de mal a comprendre.

Vivre a New York


Gerry et Arlene vivent depuis trente ans dans cet appartement composé d'un grand living room/dining room, d'une très grande chambre et d'une autre plus petite où je vais dormir, d'une kitchenette et d'une petite salle d'eau. Ils y ont trois ordinateurs et deux vélos. Comme dans toutes les grandes villes de la planète, ils m'expliquent que New York est de plus en plus réservée aux riches et la classe moyenne a du mal à s'y loger.

Premiers pas dans la ville


Nous entamons la demi-journée par une promenade à pied dans Central Park tout proche, sur l'allée même où court Dustin hofman dans "Marathon Man", contournons le théâtre Shakespeare, le grand Réservoir (un lac) et longeons "The great lawn" ou Simon et Garfunkel donnèrent leur célèbre concert en septembre1981. Puis nous quittons le parc. Un bus nous transporte a Columbus Circle où nous déjeunons vers 14H30 au pied d'un gratte-ciel en verre récemment bâti. L'endroit est splendide. Tout le rez-de-chaussée regorge de produits alimentaires. J'y achète du pain de régime.

Ensuite, toujours à pied (cela me change du bateau!), direction l'opéra et les espaces culturels qui l'entourent. Il y a foule sur le parvis pour voir un illuminé qui s'est enfermé dans une sphère d'eau pour plusieurs semaines. Accédant à un de mes désirs exprimés, Gerry et Arlene me conduisent plus tard à l'AAA (automobile club) dont ils sont membres. Je m'y procure gratuitement toutes les cartes routières dont j'ai besoin jusqu'au Kansas.

Arlene est blessée au pied. Elle a déjà beaucoup marché et reprend donc le bus. Je souhaite continuer à pied. Gerry m'explique: 20 "bloks" font 1 mile. Il me montre de très beaux immeubles anciens, façades style art-déco. Je suis très attiré par les immeubles de hauteur moyenne, en brique rouge, escalier de secours extérieur. Beaucoup sont rénovés mais, m'explique Gerry, maintenant inaccessibles aux bas revenus (voir ci-dessus).

Le Président


Le repas du soir me confirme ce que j'avais pressenti a midi: il va falloir très vite changer d'habitudes alimentaires. Par exemple, on commence par un self-service de légumes crus trempés dans des sauces. Tout est sur la table, on n'est pas encore assis et on mange sur le pouce. Après plusieurs heures d'intense attention pour tenter de comprendre la langue, je décroche un peu et, au bout d'un moment, je ne sais plus très bien ou j'en suis, si je dois manger ou pas. J'en perds mon Anglais. Je le retrouve un peu dans la conversation qui suit le dessert. Gerry et Arlene ont les mêmes inquiétudes que nous sur l'avenir, notamment pour les jeunes. Par ailleurs, ils ne portent pas dans leur cœur la politique du Président et sont totalement opposés à la guerre en Irak.

Clarté sur la ville


Hurlement strident des sirènes qui remplissent les espaces entre les "bloks", grimpent le long des murs et s'insinuent dans les intérieurs, géométrie de l'angle droit, du rectangle et du quadrilatère, légèreté et majesté du Verrazano Bridge doré par le soleil levant: je ne peux ni fermer les oreilles à ces cris déchirants, ni détacher mon regard de cet étrange ordonnancement, ni rester insensible a cette somptueuse clarté. New York me réveille et me scotche a la baie vitrée.

Upset


Enfants de Brooklyn tous les deux, Gerry et Arlene ont passé depuis longtemps l'âge de ces émotions. Ce matin, leurs préoccupations sont ailleurs. Arlene est enrhumée et Gerry victime d'une bonne indisposition intestinale. En voyant son visage vert, je comprends tout de suite que la sortie en vélo dans Central Park ne sera pas possible. Il reste la deuxième partie des projets évoqués la veille: visiter le cœur de NYC (New York City). Malgré le plaisir que m'aurait procuré leur compagnie, je peux me débrouiller seul. A 11H du mat, me voilà donc parti en expédition. Le temps est estival.

Downtown

L'idée s'impose tout de suite de me faire plaisir, et rien d'autre, en jouant le touriste pur et dur. A ce jeu là, pas de demi-mesure: Empire State Building, fifth avenue (5eme avenue), Broadway, Time Square, Macy's, Herald square, Madison Square Garden et j'en passe. New York n'est pas tombée sur un ingrat. Tout m'attire: les taxis jaunes, les school bus, les trucks, les policiers de proximité, les travaux, les agents de circulation, les Starbucks Coffees, les néons, les panneaux de rue. Il est midi, les rues grouillent d'hommes élégants et de jolies femmes, l'ambiance est détendue. Dans le restaurant où je déjeune, ça papote sans stress. Dans Herald Square, les New Yorkaises dorent au soleil en mangeant des glaces.

Liberty Statue


Généralement, les Français sont attirés par un autre monument. Avant de m'y rendre, je contacte à tout hasard Helga qui, au cas où, m'avait donné le téléphone de son hôtel. Helga est là, et elle n'a pas de projet. Nous sommes heureux de nous retrouver. Pour elle, ça va couci-couça. Elle a dû mettre ses lunettes noires au sommet de l'Empire State et quand Helga cache ses yeux, ce n'est pas bon signe. Pourtant, cheveux coupés et vêtue d'été, je me dis que la femme que j'ai connue sur le port de Fos est bien loin. Nous joignons donc nos solitudes pour nous rendre a Battery Park, au plus près possible de Liberty Island, ou s'élève notre chère statue de la Liberté. Au confluent de l'East River et de la Hudson River, nous nous laissons caresser par le vent de mer. Financial District tout proche nous attire dans ces rues où s'est joué à certaines heures le sort économique de la planète: nous sommes dans la rue ou siège le Stock exchange, Wall Street.

C'est bien


Après tous ces lieux si communs, nous revenons vers Park Avenue pour nous rafraîchir dans un bar. Helga m'indique un magasin qui vend des cartes pour les appels internationaux, avant que nous nous disions un adieu, cette fois définitif. Je ne suis pas très à l'heure pour rentrer, et je choisis donc de héler un taxi. Je tombe sur un noir super sympa, qui joue les guides de bout en bout. Arlene a cuisiné un excellent poisson. Gerry est encore patraque. C'est donc avec son épouse que j'ai le plaisir de visionner les photos sur le portable jusqu'à une heure avancée. J'ai passé une magnifique journée: New York, c'est bien.

En vélo dans Central Park


Les premiers tours de roues sur le sol américain dans Central Park: je jubile! Le parc est fermé à la circulation motorisée pendant la journée. Joggers, rollers et cyclistes sont les maîtres des lieux. Malgré sa petite forme, je pense que Gerry a vraiment plaisir à rouler avec moi et à me faire découvrir toutes les richesses de cet immense espace vert. Et le Menou, est-ce qu'il sait encore pédaler après trois semaines de bons repas bien arrosés, hein? Et bien, ça va. Disons qu'on reprend doucement. Après un petit arrêt dans une banque pour changer les travellers cheques, nous repartons en vélo sur les bords de la Hudson river: bon début, même si les côtes ne pullulent pas.

L'après-midi est malheureusement gâchée par l'achat d'un mobile: près de 5H ou je ne comprends à peu près rien de ce qui se passe. Du coup, Chinatown où nous devions dîner est remplacé par un restaurant parisien sur Broadway Avenue. J'ai à peine le temps d'offrir quelques fleurs à Arlene et en plus c'est évidemment moi qui régale. Mes amis acceptent de bonne grâce, ce qui simplifie les choses. C'est un petit "merci" pour un grand accueil.

Demain, la grande aventure commence.


Transatlantique
(30 avril 2006)

Au large de Terre-Neuve, je crois pouvoir répondre à quelques interrogations physiques et métaphysiques sur le voyage en cargo.

Opération portes ouvertes

Permettez-moi de commencer par cet usage qui consiste à ne pas fermer sa cabine pendant la traversée.

En principe, on ne ferme pas à clé, ce qui est déjà curieux pour nous terriens habitués à condamner notre porte quand nous nous absentons.

Mais ici, ça va plus loin. Excepté pendant la nuit, quand on dort, et sauf aux moments où pour une raison quelconque on ne souhaite pas être dérangé, la porte reste carrément ouverte sur la coursive. Pour la maintenir en position, il y a même un gros aimant et je peux vous dire qu’il faut de la poigne pour tirer avant fermeture. La porte a donc un langage : fermée = ne pas déranger, ouverte = vous êtes invités à rentrer si le plaisir vous en dit.

Dans ce "gentlemen agreement", Bernard-Jean voit une conduite sécuritaire. Je préfère imaginer une autre manière d’aborder les rapports humains.

Le HUDSON

Je m’en tiens aux informations intéressantes.

Construit à Dunkerque, le navire a été livré en mars 1980. C’est donc un assez vieux vaisseau. D’abord appelé "FORT FLEUR D’ÉPÉE" et basé au HAVRE, il a assuré la ligne des Antilles comme bananier sous pavillon français. Reconvertit sur la ligne Europe/USA antérieurement décrite , il est maintenant enregistré à PANAMA et a été rebaptisé HUDSON pour raisons de civilité à l’égard du peuple américain.

Dimensions 210m de long, 32m de large maxi.
Poids net 16000 tonnes, port en lourd 19000 tonnes
Hauteur du fond de cale au sommet de l’antenne radar : 50m.
Hauteur de l’œil de l’observateur au dessus de l’eau : 37m (sous réserve de vérification : je m’étonne que la taille de l’observateur ne soit pas prise en compte !)
Propulsion : 2 moteurs diesel. 6 Diesels alternateurs en réserve, 1 en secours.
Vitesse de croisière : 18 nœuds (environ 33km/H).
Capacité de transport : 1660 conteneurs.
Capacité de logement : équipage 38, passagers 12.
Capacité diverses : fuel 2820m3, eau 320T, eau de ballast 14540T.

Le bruit

Dans le film "Élise ou la vraie vie" tiré du roman militant de Claire ETCHERELLI, l’héroïne interprétée par Marie-José NAT, reste statufiée par le bruit au moment où elle entre pour la première fois dans l’atelier de chez RENAULT, et le spectateur fait un bon dans son fauteuil. J’ai pensé à cette scène en pénétrant dans la salle des machines que nous avons "visitée" il y a 2 jours. Helga a écrit dans son livre de bord : « je reviens de l’enfer ». Deux moteurs de 12 cylindres en V de 13 mètres de long développant chacun 18000CV, ça ne laisse pas les oreilles insensibles. Pour ma part, je n’ai pu bouger qu’après qu’un mécano m’ait procuré un casque pour les oreilles. Tapies en fond de cale à 11m sous l’eau, les bêtes transmettent le battement de leur cœur à l’ensemble du bâtiment. La propagation des vibrations ne s’arrête jamais. Même à quai, les moteurs auxiliaires continuent de tourner afin d’alimenter le HUDSON en énergie.


Je n’avais pas pensé au bruit avant de monter à bord. On s’y fait vite. Par contre, je n’arrive pas à m’habituer au sifflement de l’air pulsé (qui en plus dans ma cabine arrive froid quel que soit le réglage général). Chaque soir, à l’heure du marchand de sable, j’ai l’impression de voyager en voiture-lits dans un train de nuit.

La cabine « passager »

Je l’ai dit, c’est un petit studio d’environ 20m², dans un plan classique : une armoire/penderie et une salle d’eau douche/lavabo/WC distribuées de part et d’autre de l’entrée, puis un espace salon (2 fauteuils) et un bureau qui se font face, enfin deux couchettes individuelles près des hublots. Je ne m’y bouscule pas.

Les facilités

Une buanderie avec lave-linge (2), sèche-linge, étendage, planche et fer à repasser est à notre disposition le matin. Également à notre disposition, un salon avec moniteur TV et lecteur DVD, plus kitchenette attenante nous réunit pour un thé ou le temps d’un film. La salle de gym n’en est pas une. Dans son journal, Helga la décrit comme suit : « elle se compose d’une vieille table de ping-pong recouverte d’un tissu douteux sur lesquels sont posées des boites de VALDA qui servent de cendriers. Le long des murs, de vieilles chaises métalliques sont en skaï usé. Sur un mur, 2 espaliers, anciens eux aussi. Ce n’est pas le QUEEN MARY 2 ». Pas de vélo donc ; je suis curieux de savoir ce qui va rester de mon entraînement hivernal !

Les repas

Ils sont servis dans des fourchettes horaires. Si nous utilisons cette latitude pour le petit-déjeuner, nous mangeons ensemble pour les repas principaux afin de faciliter la tâche des cuisines et du steward, à 12H15 et 19H.

La cuisine, plutôt européenne, est de très bonne qualité. Les repas sont équilibrés. Nous mangeons peu de sauces, beaucoup de légumes verts et de fruits. Comme tout le monde sur ce rafiot, le cuisinier est un vrai pro. En plus nous avons droit à des spécialités roumaines.

Anecdote amusante : le miel du petit-déjeuner est du miel MICHAUD fabriqué à GAN, à 7km de JURANÇON !

Mes compagnons de voyage

• Christine et Wally

Ils étaient sur le bateau quand nous avons embarqué, Christine et Wallace BEARD terminent un périple complet en cargo qui les a amené de NEW YORK à GÊNES ou ils ont séjourné dans la famille de Christine dont les grands-parents étaient italiens. Ils sont septuagénaires, habitent à ATLANTA (GÉORGIE) dans une très belle maison de style européen. Ils ont 4 enfants. Au cours de la carrière professionnelle de Wally, ils ont déménagé souvent et ont vécu par exemple à SAN FRANCISCO et SEATTLE.

Wally a subi une opération à cœur ouvert l’an dernier. Sa respiration est courte. Il se fatigue assez vite. Il porte la barbe (la moindre des choses quand on s’appelle BEARD,

« barbe en anglais ») et quand il met sa casquette de marin, il ressemble au capitaine HADDOCK en beaucoup moins costaud et beaucoup plus poli.

Christine est plus alerte. Elle pratique habituellement la gym et la marche (même sur le bateau où elle fait plusieurs fois le tour du gaillard d’avant). Elle aime beaucoup cuisiner mais fait très attention à sa ligne.

Sur leur carte de visite ils se définissent comme « world travellers », « seven continents », « fifty states » (voyageurs dans le monde entier, 7 continents, cinquante états, vous devinez lesquels). Ils sont même allés en Antarctique sur les traces de l’expédition SCHACKELTON et leur voyage de 3 mois en cargo autour du monde leur a laissé un grand souvenir.


Christine et Wally ont l’air d’un couple très unis (50 ans de mariage célébrés sur un cargo il y a deux ans), ne se coupent jamais la parole, sont toujours à l’heure partout, sont très liants, trouvent tout «beautiful », « good » et « nice ». A chaque «nice » je pense à Sarah qui nous avait interdit l’usage de ce mot afin d’élargir notre vocabulaire. Du coup, avec mes « pleasant », « friendly » et «interesting » j’ai l’air de les décontenancer un peu.

Bref, souche européenne, mobilité professionnelle, fitness, respect des horaires, attitude positive confinant à la naïveté, vocabulaire en rapport et aisance financière : vous allez penser que je fais dans l’archétype. Je n’y peux rien.

• Bernard-Jean
Pas de chance : sur 2 Français à bord, il y a 2 Bernard. Forcément ça trouble. En lisant les étiquettes préparées sur la porte des cabines, Christine avait pensé que nous étions 2 frères, le steward Constantin n’a pas inscrit le prénom sur nos enveloppes de serviettes se contentant d’un « B » pour la mienne (« B » comme « Bicycle »), et Helga a décidé de résoudre le problème. Du coup, Bernard a proposé d’accoler son deuxième prénom.

Bernard-Jean a 70 ans, il est donc retraité. Chef d’entreprise, il a terminé sa carrière comme expert et chargé de cours en sciences-éco. Grand et bel homme, il est malheureusement handicapé par un problème de genoux qui limite ses déplacements. Par ailleurs, il a perdu une grande partie de ses facultés auditives au cours d’un atterrissage trop rapide en avion d’affaires.

Bernard-Jean est un érudit. Nous lui posons beaucoup de questions et il nous apprend pas mal de choses. Par ailleurs, il est très précis dans tout ce qu’il dit et qu’il fait. L’à peu près ne lui convient pas. C’est dire qu’il passe à la question tous les officiers qui ont le malheur de le croiser sur le « bridge ».

Il a exprimé l’essentiel de ce que nous ressentions en pointant : « ce qui est impressionnant sur l’Océan, c’est le vide. Rien, rien d’autre que nous ».

Il se rend à DALLAS (TEXAS) où son fils est marié pour une cérémonie familiale. Comme il ne peut plus prendre l’avion à cause des oreilles il est parti pour 2 mois. Sur le cargo du retour il retrouvera Helga qui aura entre-temps séjourné à NEW YORK.

• Helga
Helga est sur le HUDSON parce qu’elle a trop peur de prendre l’avion. Avec ce petit bout de femme venu des environs de STRASBOURG, le négatif s’arrête là. Helga rêvait de ce voyage et en attendait beaucoup. J’ai l’impression qu’elle le vit comme une parenthèse, un blanc, un silence dans sa vie. Utiliser le mot « silence » à son propos est audacieux tant elle est loin d’avoir la langue en poche !

Et pourtant ! Helga a perdu son mari en juin dernier, foudroyé par un infarctus. A ce qu’elle m’a raconté, son Charles avait d’importantes responsabilités dans le social. C’était un de ces êtres charismatiques qui entraînent dans leur sillage famille, amis, collaborateurs. Elle va à NEW YORK en pèlerinage retrouver l’âme de son compagnon. Pourquoi NEW YORK ? Parce que sa fille Hélène et lui y étaient allés ensemble et en étaient revenus enchantés.

Helga, c’est une petite bouille ronde souvent cachée derrière des lunettes noires et coiffée d’épis blonds. Malgré la peine qui rougit souvent ses yeux, elle est simple et gaie, nature, dotée d’un franc-parler solide et imagé, attentive aux autres, très généreuse. Vêtue d’une longue doudoune noire, elle passe de longues heures en plein air, accoudée au bastingage, à scruter l’océan. Elle fait l’effet de se repaître de mer. Comme nous tous, elle ne sortira pas indemne de ces journées d’exception.

A un moment où nous rêvions côte à côte devant l’immensité, elle a rompu le silence :

« vous savez quoi, Bernard ? Je crois que depuis juin dernier c’est la première fois que je ressens quelque chose que je pourrais qualifier le bonheur ».

Comme compagnie, nous aurions pu tomber plus mal.

• Nos relations

Respectant les espaces et les temps de liberté de chacun, nous nous retrouvons volontiers dans nos cabines, dans le salon ou sur la passerelle quand l’occasion se présente. J’ai envie de dire qu’un ressenti commun nous unit. Tout s’est mis en place naturellement.

Le français de nos compagnons américains se limitant à deux mots, se pose le problème de la langue. Fort heureusement Bernard-Jean a plus que des notions. Helga prend des cours depuis 6 mois. Elle n’avait jamais fait d’anglais auparavant mais paraît avoir une oreille et des facilités incroyables. En plus, c’est le genre de personne qui fait une phrase en connaissant 1 mot, un paragraphe avec 2 et une conversation avec 5. Pour les cas désespérés, on s’adresse à moi. Du coup, je suis obligé de sortir le meilleur et ça vient assez bien. Chritine et Wally nous aident sacrément en posant leurs mots.


L’équipage

C’est un plaisir d’aborder le Commandant, toujours disponible et maîtrisant parfaitement notre langue. Mais ce sont tous les officiers et tous les membres de l’équipage qu’il est agréable de fréquenter. Nous communiquons suivant les cas en français ou en anglais. Nous voyons peu les marins qui travaillent tous les jours sans dimanches aux étages inférieurs et que nous évitons de gêner. Mais le peu que nous les avons côtoyés nous les avons trouvés professionnels, bosseurs, intelligents et chaleureux.

Je vous donne un exemple. Il y a 2 jours, le Commandant a organisé une soirée barbecue sur le pont (on s’est régalés !). Tout l’équipage était là et nous avons pu causer avec les marins. L’un d’eux, un mécano qui s’exprime avec aisance dans notre langue et à qui je parlais des dures conditions de travail a fond de cale, m’a répliqué qu’il fallait trouver du plaisir dans tout ce que l’on fait en le faisant bien et en appréciant chaque heure de chaque jour. Tiens : c’était l’argumentation de « Élise ou la vraie vie » dont je parlais tout à l’heure !

Si tout le peuple roumain est à leur image, la Communauté Européenne serait bien inspirée de leur faire rapidement une place.

Le quotidien

Que fait-on sur un cargo ? Après quelques jours de cette vie de passager oisif, je me rends compte que quand on a du temps, le temps change de rythme. Non seulement la routine est modifiée mais encore chaque activité se transforme en évènement.

Un bateau de pêche après deux jours sans la moindre alerte sur le radar, quelques queues de squales qui jaillissent par intermittence, un container mal arrimé signalé par le commandant et son assujettissement par les marins, deux oiseaux qui frôlent la crête des vagues, Helga qui jette une bouteille à la mer et s’assure pour l’ occasion de la présence de chacun, un apéritif offert par un cadet qui devient officier, un avion de l’armée de l’air canadienne qui vous rase à basse altitude avant de demander identification, une soirée grillades, l’installation de transats par grand beau, un exercice de sauvetage avec combinaison thermique, changer d’heure : bon Dieu, mais on n’a pas un moment à soi !

Et je ne vous dit pas tout ce qu’il y a à voir, à apprendre, à faire sur une passerelle.

Swell long

Si, je vais quand même vous dire deux mots sur le plus beau et le plus captivant : la mer. Je l’ai évoquée de ci, de là. Que d’heures passées à l’admirer, comme si nous voulions en capturer l’essence. Certains se demandaient ce que j’allais faire sur l’eau pendant douze jours : tu vas te casser les pieds, il n’y arien de plus monotone. Monotone? A l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes le bateau avançait dans un brouillard ensoleillé comme un vaisseau fantôme. Une fois toutes les 2 minutes la corne de brume retentissait. Autour du HUDSON d’insaisissables crêtes blanches surgissaient dans l’eau grise et verte. Les conteneurs brillaient au soleil entre les flammèches de brume. Et le soleil a fini par s’imposer.

Plutôt que de délayer, je vais laisser parler le livre de bord, qui consigne, quart par quart, les observations de l’officier. A la date du 28 avril à 10H, je lis : good visibility, partly cloudy sky, moderate sea, moderate rolling, swell long (bonne visibilité, ciel peu nuageux, mer calme, petit roulis, houle longue).

Swell long : est-ce que vous sentez, est-ce que vous voyez cette souplesse de la vague bleu marine qui se forme, gonfle et allonge sa courbe avant de disparaître?

Pour le reste, vous verrez bientôt les photos.

Sea sick (mal de mer)

Et pour terminer, la réponse à la grande question : est-il, a-t-il été malade, le cuistre ?
Et bien non : pas la moindre nausée, pas la moindre envie de dormir, un bon appétit (mais ça c’est habituel), RAS. Décevant, non ?

Nous disions il y a peu à table que la météo, imperturbablement clémente depuis l’appareillage, va nous priver de ce qu’au fond nous attendions : un bon gros mauvais temps à vous retourner les tripes. Quand nous serons vieux, nous ne pourrons pas évoquer devant nos petits-enfants muets de frayeur cette fameuse nuit de tempête où les vagues énormes submergeaient le pont.

Alors, là, peut-être, j’aurais pu faire un paragraphe sur le sea-sick !

Rendez-vous à NEW YORK!